Une autre voix : « Jean-Claude Barny, le cinéma du Nèg Maron »

« Nèg Maron », « Le Gang des Antillais » et bientôt un biopic sur Frantz Fanon : le cinéma de Jean-Claude Barny est le miroir de son identité caribéenne, à mi-chemin de l’Europe des auteurs et de l’Amérique de l’« entertainment ». À l’occasion du Festival de Cannes, ce documentaire revient sur le parcours, entre la banlieue parisienne, la Guadeloupe et Abidjan, d’un cinéaste indépendant qui veut témoigner de l'histoire et de la culture des Antilles. Lundi à 23.50 sur France 3.


Les cinéastes qui explorent l’histoire antillaise sont suffisamment rares pour être remarqués. Jean-Claude Barny est de ceux-là. Déraciné très jeune de sa Guadeloupe natale, dans l’incapacité de traduire par des mots son vécu et son histoire, ne se retrouvant pas dans la représentation des Afro-Caribéens proposée par le cinéma français, il ressent la nécessité de bousculer l’ordre établi et de donner la parole à sa communauté. De Nèg Maron à Frantz Fanon, en passant par Le Gang des Antillais, son cinéma s’est construit comme une réponse, parfois cinglante, aux a priori et à la caricature des Antilles. Il raconte, sans fioriture et sans concession, la place des Antillais dans le roman national et le mal-être d’une génération. Jean-Claude Barny est un coureur de fond qui se bat pour pouvoir réaliser des films indépendants sur l’histoire des Antillais. Sa filmographie défend plus que jamais une triple appartenance, traçant un pont entre Argenteuil (où il a grandi), la Guadeloupe (son pays natal) et, plus récemment, la Côte d’Ivoire (où il transmet son expérience d’auteur et de cinéaste).

Trois questions à Jean-Claude Barny

Jean-Claude Barny, le cinéma du Nèg Maron* : selon vous, est-il toujours possible d’être libre ? 
Jean-Claude Barny
 Au départ, le titre de ce documentaire était Jean-Claude Barny, le cinéma  d’un homme libre, et avec le réalisateur on a voulu créoliser le titre. Et peu importe la génération, le cinéma, la musique ou la littérature portent des personnages authentiques qui ont cet engagement dans leurs travaux, et dans leur témoignage, avec cette nécessité d’être indépendant et libre. C’est une vraie ligne d’épanouissement artistique que j’ai depuis toujours, une fibre, comme une colonne vertébrale, on ne peut pas la bouger, la changer, elle trace notre chemin. Quoi qu’il se passe en face, le cinéma d’engagement et le cinéma libre ont encore de beaux jours devant eux.

Parlez-nous de votre prochain long-métrage, Fanon ?  
J.-C. B.
: Depuis l’âge de 17 ans, le travail de Frantz Fanon a toujours occupé une très grande place dans ma vie. Il m’a donné un coup de fouet et m’a guidé dans mon travail pour refaire surface, et me défaire de l’aliénation de la culture française. Dans le film Nèg Maron, Silex – interprété par Daly – est un hommage à Frantz Fanon. C’est un personnage plein de révolte, dur, sans aucune faiblesse face à l’autre, et à ce qui pouvait l’outrancier. Depuis presque trois ans, je travaille sur l’écriture et la mise en production de mon prochain film, Fanon, qui avance bien, c’est un projet essentiel qui s’inscrit dans une thématique que j’ai ouverte avec Nèg Maron et poursuivie avec Tropiques amersRose et le soldat et Le Gang des Antillais. J’avais envie de dissocier et de tracer des époques fortes et intéressantes culturellement pour nous, de ce fait Fanon vient fermer cette thématique. Dans chacun de ces films, j’avais sa pensée et son écriture avec moi, car j’essaie de faire de mes films à la fois un cinéma de cinéphile pour un public averti, mais aussi d’y insérer de la pédagogie afin d’être toujours en phase avec notre histoire et en contact avec ma communauté. Je porte le regard de quelqu’un qui est à l’intérieur, et qui a envie de participer à l’évolution de sa population.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération du cinéma antillais avec les deux courts-métrages réalisés par des Guadeloupéens, Soldat noir et Timoun Aw, en lice récemment pour les César 2022 ?    
J.-C. B.
: Cette sélection avec ces deux films guadeloupéens en compétition est historique. Euzhan Palcy, Christian Lara et Luc Saint-Éloy se sont battus pour que cela arrive, c’est une grande récompense aussi pour nos aînés. Maintenant, la grande famille des César saura qu’il va falloir compter avec nous, ces deux jeunes réalisateurs sont rentrés dans l’histoire.

Propos recueillis par Sabine Michel,
Communication de Guadeloupe La 1ère

* « Nègre marron » (« nèg’ maron », « nèg mawon », etc.) désigne un esclave en fuite.

« Jean-Claude Barny, le cinéma du Nèg Maron »
« Jean-Claude Barny, le cinéma du Nèg Maron »
© Zycopolis

Jean-Claude Barny est né en 1965 à Pointe-à-Pitre. Il fait ses premiers pas au cinéma en 1994 en réalisant son premier court-métrage Putain de porte (avec Vincent Cassel, Benoît Magimel, Matthieu Kassovitz, Léa Drucker, etc.). Matthieu Kassovitz lui confie la direction du casting de ses deux longs-métrages cultes, La Haine et Assassin(s) (prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1995). Jean-Claude Barny réalise de nombreux clips vidéo, notamment pour Kassav’, Neg’ Marrons, Doc Gynéco ou encore Tonton David. En 2005, il réalise en Guadeloupe son premier long-métrage, Nèg Maron, film qui met en avant les problèmes de fond d’une jeunesse antillaise désœuvrée et sans avenir. Suivront la série Tropiques amers (France 3, 2007), le téléfilm Rose et le soldat (France 2, 2015) et son second long-métrage de cinéma, Le Gang des Antillais (2016). Il prépare un nouveau long-métrage sur Frantz Fanon.  


« Jean-Claude Barny, le cinéma du Nèg Maron »

Documentaire (2022 - inédit) – 52 minutes – Réalisation : Sonia Medina & Stéphane Krausz – Production  Zycopolis Productions – avec la participation de France Télévisions

Diffusion lundi 16 mai à 18.00 sur la1ere.fr et à 23.50 sur France 3 dans la case « outremer.ledoc »

 

Publié le 14 mai 2022
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