Ivan Jablonka : « On ne peut pas réduire la vie de Laëtitia à sa mort. »

En 2016, l’historien Ivan Jablonka racontait sous la forme d’une enquête la courte existence d’une jeune femme engloutie cinq ans plus tôt par un fait divers épouvantable et retentissant. Il revient ici sur le passage du livre à la série signée Jean-Xavier de Lestrade, dont les trois premiers épisodes sont diffusés lundi à 21.05 sur France 2.

« Laëtitia »
« Laëtitia » © Jérôme Prébois/FTV/CPB Films - Création Patrick Tanguy/Nuit de Chine

Fin 2016, vous publiiez, aux éditions du Seuil, Laëtitia ou la Fin des hommes, livre très remarqué et dont on a beaucoup commenté la nature hybride, entre essai de sciences humaines et littérature – il a d’ailleurs reçu le prix Médicis et a figuré dans les sélections du Goncourt et du Renaudot. D’une certaine façon, le brouillage des genres se poursuit avec cette adaptation sous la forme d’une série de fiction télévisée...
Ivan Jablonka : Si brouillage il y a, il n’est pas de mon fait. Ce livre ne cherchait pas à brouiller quoi que ce soit, les genres, les pistes, les cartes… Laëtitia ou la Fin des hommes est tout simplement une enquête sur une jeune femme qui a disparu, dans tous les sens du terme. D’abord parce qu’elle a été tuée à 18 ans. Mais aussi parce que, avant que j’écrive ce livre, sa vie avait été en quelque sorte absorbée par ce crime, elle n’était plus qu’une victime violée, assassinée, démembrée, elle n’était plus qu’un fait divers, et on aurait presque dit qu’elle n’avait existé que pour être tuée. Cela a fait naître en moi un sentiment de révolte et la conviction qu’on ne peut pas réduire la vie de quelqu’un à sa mort. C’est la raison pour laquelle j’ai entrepris ce travail, cette biographie : d’abord pour écrire la vie de Laëtitia. Ensuite, bien sûr, j’ai mêlé dans ce livre des témoignages, de la sociologie, de l’histoire et une certaine ambition littéraire qu’on a bien voulu reconnaître. Alors, en ce sens, vous avez raison, mon livre questionne les frontières entre les sciences sociales et la littérature – il n’est ni courant ni évident, il est vrai, qu’un historien obtienne le prix Médicis – ou, pour le dire autrement, j’ai essayé de renouveler la littérature par les sciences sociales et inversement. Peut-être cette adaptation télévisée prolonge-t-elle ce questionnement, en tout cas je suis à la fois heureux et fier qu’elle voie le jour. J’ai écrit un livre, mais c’est la série de Jean-Xavier de Lestrade. J’ai participé de loin à son élaboration, mais c’est une œuvre à part entière, une sorte de pendant à mon livre, ou de miroir.

Était-il si évident ou si simple d’accepter cette proposition d’adaptation ?
I. J. : Parmi les propositions d’adaptations reçues par mon éditeur, nous avons choisi de façon assez évidente celle de Jean-Xavier parce que je me reconnais très immédiatement dans son travail. Il a abordé les thèmes de l’enfance, de la violence – notamment celle qui touche les jeunes –, il a une perception très fine des rapports sociaux, je suis en accord avec son sentiment social, mais aussi sa manière de raconter et ce que j’appellerais son esthétique. L’une de ses fictions récentes, la série Manon, m’a profondément bouleversé. Quand on parle de souffrance sociale, d’apprentissage de la vie, etc., on peut le faire avec pathos et de façon larmoyante, mais on peut aussi le faire de la manière la plus sobre, la plus pudique et la plus concise qui soit. C’est son choix et c’est le mien dans mes livres, celui sur Laëtitia comme celui que j’ai consacré à mes grands-parents*. J’étais donc certain que, avec Jean-Xavier, mon livre et – ce qui importait avant tout – la mémoire de Laëtitia étaient entre de bonnes mains et qu’il n’y aurait pas trahison.

« Laëtitia »
« Laëtitia »
© Jérôme Prébois / FTV / PCB Films & L'Île Clavel

Avez-vous parlé de ce projet avec les proches de Laëtitia ?
I. J. : Bien entendu. Je suis resté en contact avec Jessica, la sœur de Laëtitia, avec sa tante Delphine et son oncle Stéphane, qui sont des gens formidables. Et, de la même manière que j’étais allé leur expliquer mon projet de livre – cela tenait en une phrase, au fond : Laëtitia n’est pas un fait divers mais une vie, des projets, des joies, des peines... –, il était indispensable de parler à la famille de cette adaptation pour la télévision afin de ne pas susciter des appréhensions – elles sont légitimes : quand on a traversé de telles épreuves, il reste une blessure à vif –, mais aussi d’associer les proches à la réflexion. D’ailleurs, Delphine et Stéphane sont allés au Festival de La Rochelle quand la série y a été présentée. Ils m’ont dit qu’ils étaient satisfaits du résultat et j’en ai été heureux. J’ai eu le sentiment d’une mission accomplie, à travers le livre, puis à travers la série. Et même le sentiment que mon travail était en quelque sorte parachevé par Jean-Xavier et son équipe. Il s’agissait de faire découvrir aux téléspectateurs des personnages réels, de présenter Laëtitia comme une vivante. Il fallait « faire connaissance ». J’aime la polysémie de cette expression. Un historien, un sociologue produisent de la connaissance pour faire comprendre une vie mais aussi l’état d’une société. Faire connaissance, c’est aussi faire les présentations : voici Laëtitia, Jessica, voici leur famille, leurs proches... En ce sens, le travail de Jean-Xavier est en harmonie et en continuité avec le mien parce qu’il donne réalité, présence et consistance à des personnages qui, sinon, risqueraient d’être oubliés ou d’être engloutis par la mort.

La différence la plus notable entre votre livre et son adaptation à l’écran, c’est que le « personnage » que vous incarnez, si l’on peut dire, et qui dit « je » dans votre enquête, disparaît de la série, ou plutôt est réparti, redistribué...
I. J. : Jean-Xavier m’a expliqué qu’il valait mieux à l’écran construire le fil narratif autour de la figure du gendarme chargé de l’enquête, et il avait parfaitement raison. Dans toute narration, il faut adopter un point de vue et s’y tenir. En l’occurrence, ici, c’est le personnage joué magnifiquement par Yannick Choirat, qui comprend peu à peu ce qui est arrivé à Laëtitia, c’est-à-dire pas seulement la rencontre avec son meurtrier, pas seulement le fait divers, mais toute son existence et, au-delà, l’état d’une société où les femmes sont manipulées, frappées, violées, tuées, une société où les inégalités sociales se résolvent en violence, où la brutalité s’inscrit dans des espaces géographiques, etc. Bien sûr, dans l’adaptation, certains des propos que je tiens dans le livre sont attribués au gendarme. Mais c’est d’autant plus judicieux qu’un historien, un sociologue, un juge d’instruction, un journaliste ou un gendarme sont des enquêteurs. Je ne suis pas en train de dire que nous faisons tous le même métier, mais il y a chez tous le même point commun : l’ambition de comprendre ce qui s’est passé.

« Laëtitia »
« Laëtitia »
© Jérôme Prébois / FTV / PCB Films & L'Île Clavel

Comment avez-vous reçu l’incarnation à l’écran de Laëtitia par une comédienne ?
I. J. : Il faudrait pouvoir parler de tous les comédiens de cette série, tant ils sont d’une justesse absolument remarquable. Mais il y a pour moi, avant tout, une sorte de révélation : Marie Colomb, cette jeune comédienne qui interprète de façon bouleversante une Laëtitia tour à tour joyeuse, secrète, boudeuse, enthousiaste et surtout solaire. C’est exactement ainsi que j’ai voulu montrer, restituer cette jeune femme dans mon livre. Pleine de joie de vivre. Il faut aussi, je crois, rendre un coup de chapeau aux comédiens qui incarnent les personnages les plus négatifs de cette histoire, Sam Karmann et Noam Morgensztern, le père d’accueil et le meurtrier de Laëtitia. Il fallait avoir le courage de le faire. Tous deux sont époustouflants, humains. J’ai eu la chance de voir jouer le second durant le tournage, et j’ai été sidéré par ce qu’il fait passer de noirceur, d’inquiétude, de rouerie, de pathétique. Cela aussi fait partie de la subtilité que distille Jean-Xavier dans la série. Quand on plonge dans ce drame, on comprend que ce n’est pas la rencontre de l’ange et du démon – ça, c’était la vision simpliste du président de la République de l’époque –, mais une tragédie faite de complexité humaine.

Laëtitia n’est-elle pas comme une cousine ou une sœur de la Dora Bruder de Patrick Modiano ? On sent dans votre enquête et dans la série de Jean-Xavier de Lestrade, comme dans le livre de Modiano, non seulement la volonté de sauver une jeune femme de l’oubli mais aussi l’espoir de faire renaître, quelques instants au moins, ces moments où rien n’est encore joué dans une existence brutalement arrêtée, où tout reste ouvert...
I. J. : J’avais bien entendu Dora Bruder à l’esprit en écrivant Laëtitia... Effectivement, la mort est une borne, l’interruption d’une existence, pas une direction ni un destin. On se trompe en partant d’elle, en tout cas on se condamne à ne pas comprendre. De la mort, la vie ne peut pas renaître. Le livre que j’ai écrit sur Laëtitia est en cela très proche de celui que j’avais consacré précédemment à mes grands-parents, même si les époques et les contextes sont différents. Ces gens sont morts extrêmement jeunes, et leur mort ne saurait résumer leur vie : être la victime d’un assassin sous la présidence de Nicolas Sarkozy, être les victimes de la Shoah, cela ne fait pas une identité. Cela ne dit rien de leurs joies, de leurs peines, de leurs incertitudes, de la logique de leurs choix. C’est là qu’il faut chercher. Pour rouvrir tous les possibles qui étaient en eux.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

Ivan Jablonka est écrivain, historien et professeur d’histoire (Université Paris-XIII). Il a travaillé sur l’histoire de l’enfance et de la jeunesse (déplacées, maltraitées, abandonnées ou déportées) et sur les nouvelles formes de récits en sciences sociales.

* Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Éditions du Seuil, 2012.

VIDÉO. Bande-annonce

 

« La soirée continue » : Laëtitia : la violence pour destin ?

Lundi 28 septembre, après la diffusion des trois derniers épisodes de la série Laëtitia, réalisée par Jean-Xavier de Lestrade, France 2 propose une nouvelle Soirée continue animée par Julian Bugier.

Que s’est-il passé pour que la jeune Laëtitia, qui tentait d’échapper à son destin et à la violence, se retrouve dans le piège de son meurtrier ? Quelles aides mais aussi quelles erreurs et quels dysfonctionnements ont jalonné l’enfance de cette jeune fille et de sa sœur jumelle auxquelles rien n’a été épargné ? Quel a été le rôle de l’Aide sociale à l’enfance dans leur parcours ? Une issue aussi tragique aurait-elle pu être évitée ?  Julian Bugier abordera toutes ces questions avec ses invités.

Présentation Julian Bugier  Production France Télévisions Studio  Réalisation Éric Simon – Émission préparée par Dorothée Costenoble
 


« Laëtitia », en résumé

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, à La Bernerie-en-Retz, non loin de Pornic, une jeune fille de 18 ans, Laëtitia, est victime d’un terrible meurtre. Sur le thème de l’ange et du monstre, la presse donne aussitôt à l’affaire un retentissement spectaculaire. Le public se passionne et transforme la victime en icône. Ce fait divers trahit le monde dans lequel il se produit. C’est aussi un portrait détaillé de la France du début du XXIe siècle. « L’affaire Laëtitia » ne  montre pas seulement la sauvagerie de la mort de la jeune fille, il évoque aussi une violence ordinaire, quotidienne et presque invisible. 

Mini-série (6 x 45 minutes) – Inédit – Réalisation Jean-Xavier de Lestrade  Scénario Antoine Lacomblez et Jean-Xavier de Lestrade – D’après le livre d’Ivan Jablonka Laëtitia ou la Fin des hommes (Éditions du Seuil) – Production CPB Films, L’Île Clavel – Coproduction France Télévisions, BE-Films, RTBF et Pictanovo – Avec le soutien de la Région Hauts-de-France  En partenariat avec le CNC – Avec la participation de TV5Monde, de la RTS et du CNC – Avec le soutien de la PROCIREP (Société des producteurs), de l’ANGOA et du programme Europe Creative Media de l’Union européenne

Distribution
Sophie Breyer Jessica
Marie ColombLaëtitia
Yannick Choirat l’adjudant-chef chargé de l’enquête
Sam Karmann l’assistant paternel de la famille d’accueil
Kevin Azaïs le père biologique
Noam Morgensztern (de la Comédie-Française) le meurtrier
Alix Poisson l’assistante sociale
Clotilde Mollet l’épouse de l’assistant paternel, famille d’accueil
Guillaume Marquet l’officier de gendarmerie chargé de l’enquête
Cyril Descours le juge
François Raison le procureur

Laëtitia est diffusé à partir du lundi 21 septembre à 21.05 sur France 2
À voir et à revoir sur france.tv  — la série sera proposée en avant-première et en intégralité sur france.tv dès le vendredi 18 septembre à 06.00

Publié le 18 septembre 2020
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