Infrarouge : « Première année dehors, journal de bord »

Norbert, Raphaël, Yemine sortent de prison, après avoir purgé des peines de deux à trente et un ans. Comment retrouver des liens sociaux, renouer des liens familiaux, se fondre à nouveau dans la société ? Valérie Manns filme leur trajectoire lors de leur première année dehors, sous la forme d’un journal de bord. Lundi 22 février à 22.40 sur France 2.

Raphaël
Raphaël, l’un des trois anciens détenus qu'a suivis Valérie Manns. © Les Films du Balibari

Filmer des hommes aussi abîmés est très difficile, car ils sont à fleur de peau, imprévisibles, parfois défaillants. Et, en même temps, ils sont très heureux qu’on les regarde et qu’on les accompagne à notre façon.

Valérie Manns, la réalisatrice

Peut-on réapprendre à être libre ? Quelles sont les traces de l’enfermement comme les sources d’espoir ? Les modes de réinsertion et les chemins de réhabilitation ? Valérie Manns a suivi trois anciens détenus lors de la première année qui suit leur sortie, l’année la plus fragile, celle où les risques de récidive sont les plus importants. Elle explore avec sensibilité et dignité l’intimité de ces hommes et témoigne de la façon dont notre société accueille ceux qui ont vécu dans l’ombre. La réalisatrice nous livre son journal de bord.

Interview de Valérie Manns, réalisatrice du film

Dans les premiers jours qui suivent leur sortie de la maison d’arrêt, quelles sont les émotions communes à Norbert, Raphaël et Yemine ? Cela vous a-t-il surprise ?
Valérie Manns : Les émotions qu’ils ont en commun lorsqu’ils sortent de détention – pour Yemine d’une maison d’arrêt, pour Norbert d’un centre pénitentiaire, pour Raphaël d’une centrale – sont paradoxales. D’un côté, ils sont traversés d’une émotion positive : le désir de s’en sortir, d’y arriver. Mais, très vite, ils ressentent une anxiété forte. La peur de ne pas trouver leurs repères, la peur de ne pas comprendre ce qui se passe autour d’eux, la peur de ne pas s’adapter. Les premiers jours, Norbert, Raphaël et Yemine sont désertés par l’espoir, car pour le moment personne ne croit en eux. Ils ressentent très fortement l’oppression, l’enfermement. Les trois hommes ont le même réflexe de rester à l’intérieur du foyer qui les accueille, dans leur chambre, car ils doivent apprivoiser l’espace. Ils comprennent que la prison est en eux-mêmes. Et toute la question va être de savoir comment ils vont s’en libérer.
Ces émotions ne m’ont pas surprise, j’ai toujours pensé que ce n’était pas en franchissant la porte de sortie d’un centre de détention qu’on devenait libre. Mes nombreuses lectures et rencontres avec d’anciens détenus, grâce notamment à mon documentaire sur la jeunesse délinquante Les Enfants perdus, mes rencontres également avec des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire, des directeurs de centres de détention, des directeurs de service de probation et d’insertion pénitentiaire, des conseillers en probation et des travailleurs sociaux, l’expérience de six mois à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis où j’ai animé un atelier d’écriture avec douze détenus, m’ont familiarisée avec ces problématiques.

En quoi les centres d’hébergement et de réinsertion sont-ils une passerelle entre la prison et le monde réel ?
V. M. : Seuls Raphaël et Norbert sont dans des centres d’hébergement, Yemine rentre chez lui. Mais aucun n’est en liberté conditionnelle : Raphaël est en placement extérieur, Norbert en suivi socio-judiciaire et Yemine en sursis avec mise à l’épreuve. Les structures et les conseillers sont en effet des passerelles vers le monde du dehors, car ils sont pris en charge de manière intense. Des travailleurs sociaux les aident dans toutes leurs démarches administratives, de santé, mais aussi dans l’apprentissage de leur environnement. Ils sont à leur écoute H24 pour répondre à leurs questions, à leurs besoins, à leurs angoisses et pour les conduire vers l’autonomie et l’indépendance. Leur rôle est absolument essentiel. Ils ont besoin de passer beaucoup de temps avec ces hommes pour les accompagner, un temps qui leur est de plus en plus retiré, faute de budget. Ils sont également suivis de près par les conseillers en probation qui les contrôlent mais qui les conseillent aussi.

Quelles furent vos principales difficultés pour monter le projet, puis pour filmer à leurs côtés ?
V. M. : C’est un projet au long cours qui aura nécessité six années d’écriture, une année de préparation et une année de tournage. Le premier obstacle concerne les témoins : les hommes qui sortent de prison ne veulent pas être filmés, ils veulent rester dans l’ombre, que personne ne les voie. Ensuite, il a fallu gagner la confiance de l’administration pénitentiaire, sans laquelle le projet n’aurait pas pu se faire. Enfin, j’ai dû aller dans les prisons pendant un an pour rencontrer les détenus et leur présenter le projet. Par ailleurs, pour les témoins que j’avais choisi de filmer, nous avons correspondu pendant plusieurs mois pour apprendre à nous connaître. Quant à leur décision d’accepter ou non de participer au film, je ne voulais pas les convaincre, je voulais qu’ils en aient envie.
Filmer des hommes aussi abîmés est très difficile, car ils sont à fleur de peau, imprévisibles, parfois défaillants. Et en même temps ils sont très heureux qu’on les regarde et qu’on les accompagne à notre façon. Il a fallu faire preuve de patience, d’écoute, de sensibilité et d’humanité pour parvenir à les filmer comme je le souhaitais et trouver la juste distance. Il était nécessaire d’avoir une équipe technique et artistique très soudée et très courageuse, ainsi que l’accompagnement d’une productrice très engagée, pour être capables de les suivre dans la durée. Nous avons traversé des moments de découragement. Mais la nécessité de faire ce film et la foi en ces hommes m’ont toujours permis d’avancer.

Au bout de cette année, quel regard portez-vous sur chacun d’eux ?
V. M. : Celui qui s’en sort le mieux, c’est Raphaël, qui a acquis une forme d’équilibre à Solid’Action en rencontrant des éducateurs attentifs, en trouvant ses repères au village, en revoyant son frère à Nice. Il a découvert quelque chose qu’il aimait faire, la cuisine. Aujourd’hui, il est en libération conditionnelle, il a franchi une étape importante. Mais je ne suis pas certaine que ce soit encore un homme libre. Un an après sa sortie de détention, Norbert traversait encore de graves problèmes psychologiques et d’insertion. Il est très fragile, il a envie de travailler, mais ça n’est pas encore pour tout de suite. Il a encore beaucoup de sujets à régler et est encore très imperméable aux codes de la société. Yemine, lui, a disparu des radars. Il est parvenu à trouver un vrai travail dans cette entreprise de démolition, ce qui est déjà immense. C’est un vrai pas vers la réinsertion. Il sait qu’il doit quitter la cité pour s’en sortir. Y arrivera-t-il ? Il a en tout cas en lui un désir fort de se refaire et une volonté farouche d’avancer.


Propos recueillis par Béatrice Cantet 

« Infrarouge » : Première année dehors, journal de bord

Trois hommes, trois histoires, trois destins. Leur point en commun : ils ont passé une grande partie de leur vie en détention. Raphaël, Norbert et Yemine appréhendent la sortie, bien qu’ils aient des projets, des rêves et un besoin irrépressible de liberté. Ils acceptent de partager leur trajectoire avec la réalisatrice pendant une année, lui confiant leurs impressions dans un journal ou bien des échanges SMS.

Présentation Marie Drucker
Documentaire (71 min - 2021) – Réalisation Valérie Manns – Production Les Films du Balibari

Diffusion dans Infrarouge lundi 22 février à 22.40 sur France 2
Première année dehors, journal de bord est à voir et revoir sur france.tv

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