ENA, promotion Hannah-Arendt : dix mois au cœur d'une institution d'État

En filmant la promotion Hannah-Arendt, Virginie Linhart souhaitait rabibocher les Français avec l'ENA. Son documentaire, tourné pendant le mouvement des Gilets jaunes et la pandémie de covid-19, aura finalement valeur d'archives, puisque l'École nationale d'administration est vouée à disparaître. Ainsi en a décidé le président de la République en avril dernier. « L'énarque est un humain (presque) comme les autres » est à découvrir ce lundi dès 23.15 sur France 2.

« Infrarouge : L'énarque est un humain (presque) comme les autres » © Electron Libre Productions

 

C'est une école vouée à disparaître au profit de l'Institut de service public. Une institution de hauts fonctionnaires priée de se réformer pour correspondre aux attentes des Français. Un temple comme il en existe bien d'autres, mais sur lequel s'est cristallisée toute la rancœur des Gilets jaunes. Pour ses détracteurs, l'établissement prône l'entre-soi et l'élitisme depuis soixante-seize ans (à l'opposé du projet initial qui visait à la démocratisation du système de recrutement des hauts fonctionnaires).
Ne devient pas énarque qui veut. Affirmer cela vaut pour tant de professions supérieures qu’il serait maladroit de résumer l'ENA à ce constat. Dans les faits, c'est une réalité, rares sont les enfants d'ouvriers à avoir franchi les portes de l'école, dont l'entrée est soumise à un concours. École qui impose à ses élèves de servir l'État pendant dix ans, en fonction non pas de leurs appétences pour tel ou tel domaine mais de leur classement au concours de sortie. Des énarques assurés d'occuper des postes à haute responsabilité en France et à l'étranger. 

Suivre de A à Z la scolarité d’une promotion de l’ENA

Entre ceux qui triment et ceux qui décident existe un océan d'incompréhension et une multitude de différences sociales (sécurité de l'emploi, salaire, retraite, etc.). Un sentiment d'inégalité qui a toujours existé et contre lequel les hommes ne cessent, à raison – mais pas toujours de la meilleure des façons –, de se rebeller. Pourquoi ne pourrait-on pas diriger et produire dans un même élan de solidarité et d'équité ? La question peut se poser même si là n'est pas le propos. Revenons donc à ce système qui attise, plus que d'autres, la colère des citoyens et pousse nos dirigeants à le repenser.
À l'époque où Virginie Linhart prend le parti de réaliser son documentaire, il est nullement question de supprimer l'institution (même si Emmanuel Macron, promotion Léopold-Sédar-Senghor, l'avait effectivement évoqué lors de sa campagne électorale). « L’une des attaques des Gilets jaunes [concernait] l’ENA, les énarques, "cette élite qui nous gouverne et ignore tout des vrais gens". J’ai donc proposé au directeur de l’ENA, Patrick Gérard, de suivre de A à Z la scolarité d’une promotion de l’ENA, afin de comprendre qui sont les énarques et comment ils se forment,explique-t-elle dans son édito. À l’heure où la suppression de l’école vient d’être confirmée par le président de la République, regarder vivre pendant toute sa scolarité l’une des dernières promotions permet de s’interroger : est-ce vraiment l’école qui pose problème ou le fonctionnement ultérieur des élites en France ? »

Je n'ai pas trop l'impression que l'ENA m'a changée pour le moment, mais c'est vrai que, avec l'omniprésence de la notation et du classement de sortie, il ne faut pas trop dénoter. On ne sait pas comment cela peut être pris. Après, ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas être qui on est. C'est une pièce de théâtre aussi, l'ENA. Franchement, chacun joue son rôle. Parfois, il faut avoir un peu le courage de sortir de son rôle, mais c'est toujours un peu calculé aussi. Faut pas être naïf.

Thalia Breton, promotion Hannah-Arendt
Soirée au cours de laquelle les élèves choisissent le nom de leur promotion
« Infrarouge : L'énarque est un humain (presque) comme les autres »
© Electron Libre Productions

Des élèves promis aux plus hautes fonctions

Le principal de la discorde vient, comme le suggère la réalisatrice, des fonctions et des missions auxquelles les énarques peuvent prétendre dans des administrations où tout paraît normé, orchestré, calibré. Les élèves interrogés ont beau émettre de doux rêves quant à la modernité qu'ils souhaitent insuffler dans ces rouages trop bien huilés, on est en droit de douter. Non pas de leur envie mais de la marge de manœuvre dont ils disposeront une fois en poste pour concrétiser leurs vœux. Alors, en attendant de les voir à l'œuvre et de pouvoir ainsi les juger, regardons avec intérêt le documentaire de Virginie Linhart, dont le résultat est exceptionnel à plus d'un titre (et pas seulement parce que l’ENA fera prochainement partie du passé). Elle a pu suivre toute une scolarité (celle de la promotion Hannah-Arendt), recueillir le ressenti des élèves, les suivre en stage ou les filmer pendant leurs révisions et assister au séminaire d'intégration. Sans jugement ni critique, elle donne à voir et à penser. Le reste ne regarde que vous.

Le volontariat, c'était un peu la matérialisation de ce à quoi on aspire quand on intègre l'ENA. C'est-à-dire être utile dans de petites choses, de petites missions et des missions plus importantes, plus difficiles. C'est principalement cela, servir. Je savais que j'avais des convictions, mais elles se sont affirmées de manière parfois plus véhémente. Mais elles se sont aussi affirmées de manière plus apaisée.
Je sais peut-être un peu plus qui je suis et quelle fonctionnaire j'ai envie d'être.

Gustine Renault, promotion Hannah-Arendt

La réforme de l'ENA et le fonctionnement de l'Institut du service public (ISP)

 « La différence, c’est que l’ISP, c’est l’ENA moins l’accès direct aux grands corps à la sortie. Tout le monde entrera dans un corps qui s’appellera "administrateurs de l’État" », a précisé Patrick Gérard, directeur de l'ENA lors de son audition au Sénat le 6 mai 2021 (source : Public Sénat).

Infrarouge : L'énarque est un humain (presque) comme les autres

On les appelle les « énarques », eux préfèrent dire « élèves de l’École nationale d’administration ». C’est dans cette école, à Strasbourg, que se forment la haute administration, les décideurs du CAC 40 et les futurs responsables politiques du pays.
Au fil du temps, l’école est devenue le lieu qui cristallise la rancœur contre « ceux qui nous gouvernent ». Virginie Linharta voulu comprendre qui sont les énarques et comment ils se forment. L’école est-elle l’eldorado d’élèves méritants ou le lieu de l’entre-soi ? Instruit-elle les serviteurs de l’État ou est-elle la fabrique du pouvoir ? Pour répondre à ces questions, elle a décidé de les suivre pendant un an et demi, du premier au dernier jour de leur scolarité (janvier 2019-octobre 2020).

Le documentaire sera suivi d'un débat animé par Marie Drucker.

Documentaire (inédit - 80 min) – Auteure et réalisatrice Virginie Linhart – Compositeur Jean-Pierre Sluys – Musique additionnelle Cézame – Production Electron Libre, avec la participation de France Télévisions et du Centre National du Cinéma et de l'image animée 

Le documentaire est diffusé lundi 24 mai à 23.15 sur France 2
Infrarouge : L'énarque est un humain (presque) comme les autres est à voir et revoir sur france.tv

Commentaires