Il y a 40 ans, l’abolition de la peine de mort : programmation spéciale

À l’occasion du 40e anniversaire de l’abolition de la peine capitale en France (18 septembre), réforme emblématique du premier septennat de François Mitterrand, France Télévisions diffuse un portrait de celui qui fut l’artisan de ce tournant majeur dans l’histoire de la justice et de la société et fit de la lutte contre la peine de mort le combat d’une vie. « Robert Badinter, la vie avant tout », lundi à 21.05 sur France 3.

Robert Badinter © Sipa / Éric Dessons

En février 1983, après avoir été arrêté à La Paz, en Bolivie, l’ancien nazi Klaus Barbie est expulsé vers la France, qui a émis un mandat d’arrêt international contre lui. Dans la liste des crimes qui lui sont reprochés figure la rafle de la rue Sainte-Catherine à Lyon, en février 1943, au cours de laquelle 86 juifs furent arrêtés avant d’être déportés en camps d’extermination (d’où quatre seulement reviendront). Parmi eux : Simon Badinter, le père du garde des Sceaux d’alors, Robert Badinter. Un drame familial sur lequel l’avocat sera très discret au cours de l’instruction et du procès de Klaus Barbie – conclu comme on sait en 1987 par une condamnation à la prison à perpétuité du « Boucher de Lyon » pour 17 crimes contre l’humanité – comme il l’a toujours été à l’égard de son histoire personnelle. Même s’il reconnaît que, dans son long et difficile combat contre « la mort qui répond à la mort », ce combat d’une vie que retrace le portrait documentaire de Romain Icard, le père assassiné représente « une clé secrète qu’il fallait tourner pour aller chercher en [lui] des sources si cachées de douleur ».
Une manière de dire, en tout cas, que, en 1971, pour le brillant avocat trentenaire, certes sympathisant de la Ligue des droits de l’homme et formé auprès du grand pénaliste Henri Torrès, mais tout de même essentiellement connu pour être un spécialiste du droit artistique et la coqueluche du 7e art (il défend Bardot ou Chaplin), l’affaire de la tuerie de Clairvaux, où il est sollicité pour défendre l’un des accusés, Roger Bontems, n’est pas un incident de parcours. Plutôt un moment de vérité. Et une blessure durable : Bontems est condamné et exécuté.

« À mort, Badinter ! »

Six ans plus tard, après avoir sauvé la tête de Patrick Henry, meurtrier d’un enfant, Badinter devient pour certains l’avocat des causes perdues – où, de fait, il s’épuise –, pour d’autres le défenseur de l’indéfendable et une figure haïe – des lettres de menaces, une bombe devant sa porte, des cris : « À mort, Badinter ! » La haine va durer. Badinter défend le projet d’abolition dans les propositions du candidat Mitterrand – son ami de 20 ans – à l’élection présidentielle de 1981. Pourtant, Mitterrand, dont l’hostilité envers la peine de mort n’a sans doute pas la même profondeur philosophique, sait que l’abolition est impopulaire et que son électorat n’en fait pas (ou pas encore) un principe structurant d’une certaine morale de gauche.
Nommé le 23 juin 1981 ministre de la Justice et garde des Sceaux, Robert Badinter entend profiter de l’état de grâce et boucler le projet avant le mois d’octobre. « J’ai l’honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale de voter l’abolition de la peine de mort en France. » On connaît la suite. Deux jours de débat peu glorieux (comme s’en souvient François Binet, ami et collaborateur de Badinter), les partisans de la guillotine raclant leurs derniers arguments et leurs derniers coups bas, mais 363 voix pour et 117 contre une loi qui épargnait à la France le déshonneur de demeurer avec l’Espagne franquiste l’un des derniers pays à pratiquer la peine de mort.


> France Culture, partenaire du film de Romain Icard, proposera également une émission spéciale : dans Le Cours de l’histoire, vendredi 10 septembre de 09.00 à 10.00, Xavier Mauduit recevra des historiens et historiennes, des spécialistes de la question de l’abolition de la peine de mort pour débattre de ses enjeux politiques et sociétaux.

Robert Badinter, 1980
Robert Badinter, 1980.
© AFP

En 2009, à l’occasion de la diffusion sur France 2 du téléfilm L’Abolition, réalisé par Jean-Daniel Verhaegge et inspiré de deux livres de Robert Badinter, L’Exécution et L’Abolition, l’ancien garde des Sceaux évoquait les débuts de son engagement contre la peine de mort…

Robert Badinter: L’abolition appartient désormais à l’histoire, avec ce que cela entraîne d’oubli. De nouvelles générations sont arrivées, pour qui tout cela paraît lointain et même inimaginable. Et je crois qu’il est bon qu’elles se rendent compte de ce qu’a été la cruauté du processus judiciaire, de ce qu’a été l’atmosphère de ces années-là. Il m’arrive moi-même d’être étonné en passant boulevard Arago à l’idée que, il y a une trentaine d’années, on guillotinait des hommes derrière les murs de la Santé, en plein Paris, au petit matin… C’était, réfléchissons-y, il n’y a pas si longtemps. Il n’est pas question de la Révolution ou de l’Occupation, des moments d’exaspération des passions où toutes les fureurs peuvent survenir. Non, c’était si j’ose dire l’ordre ordinaire des choses sous la Ve République et la société française n’était pas si fondamentalement différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

Tout de même, on a du mal à imaginer ces scènes d’hystérie devant le palais de justice de Troyes durant le procès de Bontems et Buffet ou celui de Patrick Henry…
R. B. : L’homme est un animal qui tue, je suis là-dessus sans aucune illusion : Caïn fait partie de la famille humaine et je l’ai rencontré. Mais le crime réveille chez les autres êtres la pulsion sanguinaire, le cri de vengeance : « À mort ! À mort ! » Cela n’a rien à voir avec la justice, c’est la loi du talion. Défier cela, le contenir, tenter de l’arrêter, c’est aller à l’encontre d’un mouvement très profond de la nature humaine. C’est pourquoi je dis toujours que l’abolition constitue une victoire morale de l’homme sur lui-même.

Il est toujours étonnant de vous entendre dans des interviews évoquer le hasard pour expliquer les débuts de votre engagement pour l’abolition…
R. B. : Mais c’est la vérité. Si Philippe Lemaire n’avait pas sollicité mon aide dans la défense de Roger Bontems…

Vous étiez pourtant déjà un abolitionniste convaincu…
R. B. : Comme beaucoup d’intellectuels. Comme la plupart des avocats, non pas tous, il est vrai, mais en tout cas ceux de ma génération, celle de l’immédiat après-guerre. Cela correspondait à mon éducation, à ma culture. J’appartenais à la gauche, où l’abolitionnisme a une longue tradition. Mais j’étais plus concerné dans les années 1960 par les luttes anticoloniales, par exemple. J’étais abolitionniste, oui, mais je n’étais pas un croisé de cette cause. Il a fallu l’affaire Bontems-Buffet pour que je me retrouve face à l’inacceptable  on tuait un homme qui n’avait pas tué, qui n’avait pas de sang sur les mains  et que je me dise : « Non, cela, je ne le supporterai jamais. » De partisan de l’abolition, je suis alors devenu un militant passionné contre la peine de mort. Ensuite, les hasards – encore  et la fortune judiciaire ont fait que j’en suis arrivé, et surtout après l’affaire Patrick Henry, à incarner physiquement aux yeux du grand public la lutte contre la peine de mort. Alors même que la plupart des affaires que je défendais  presse, média, cinéma, droits d’auteur, etc. – n’avaient rien à voir avec cela ! Il suffisait que j’entre dans un restaurant pour qu’on me le fasse comprendre, et parfois en des termes assez rudes. Vous avez beau vous répéter que c’est votre métier, vos convictions, à la longue, c’est épuisant.

La manière dont vous avez défendu – et sauvé – Patrick Henry n’était-elle pas d’une certaine façon la leçon tirée du procès Bontems ? 
R. B. : Si, bien sûr. Pendant l’été qui a suivi le procès de Roger Bontems et son exécution, je ne cessais de rêver que je plaidais à nouveau, je cherchais comme un obsédé l’argument qui m’avait manqué. Le procès de Patrick Henry, il faut bien le dire, était beaucoup plus difficile encore. Une atmosphère de haine entourait toute cette affaire. Que vouliez-vous plaider ? Le crime était atroce, la victime  un enfant  appelait entre toutes la compassion. Où étaient les circonstances atténuantes ? Pensez, il avait continué à réclamer la rançon après avoir tué l’enfant ! Il n’était pas marié, n’avait pas d’enfant… C’est à ce moment que j’ai compris qu’il fallait substituer à l’affaire Patrick Henry le procès de la peine de mort. Dans le procès Bontems, j’en étais resté à un argument de raison : « On ne tue pas un homme qui n’a pas tué. » Cette fois, il s’agissait de faire comprendre aux jurés que je les défendais aussi contre eux-mêmes, de leur dire : « Vous ne vous rendez pas compte de ce qu’on vous demande de faire. La guillotine, qu’est-ce que c’est ? Prendre un homme vivant et le couper en deux morceaux. Il vous faudra vivre avec cela. »

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier


François Mitterrand et Robert Badinter
François Mitterrand et Robert Badinter.
© Sygma via Getty Images

Robert Badinter, la vie avant tout

Documentaire (90 min – 2021) – Inédit – Réalisation Romain Icard – Raconté par Elsa Lepoivre de la Comédie-Française – Production Tohubohu, avec la participation de France Télévisions et du CNC

Diffusé lundi 13 septembre à 21.05 sur France 3
À voir et revoir sur france.tv

Publié le 10 septembre 2021
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