« Gosses de France »

Comment grandit-on aujourd’hui en France, quand on est un enfant pauvre ? C’est à cette question que répond ce film choc, à travers le portrait de quatre jeunes de 13 à 21 ans confrontés à la pauvreté. Leurs témoignages montrent combien celle-ci s’immisce dans tous les recoins de la vie. Ce film d’Andrea Rawlins-Gaston est à voir absolument mardi 10 août sur France 2. 

Un film sur la pauvreté des enfants.

Mes amis, je ne mange jamais avec eux des pizzas parce que ça coûte 5 euros et 5 euros, c’est beaucoup. Du coup, je rentre à la maison et je mange des pâtes, ça coûte moins de 1 euro. L’argent, ça sert à créer de l’amitié.

Benjamin

Ils s’appellent Sofia, Brocéliande, Jassim et Benjamin et ils ont les mêmes sourires, les mêmes vannes, les mêmes rêves que les jeunes de leur âge. Sauf qu’ils font partie des 3 millions d’enfants français qui vivent sous le seuil de pauvreté. Et grandir pauvre, ce n’est pas seulement grandir à l’étroit dans son logement. C’est aussi grandir à l’étroit dans son corps, dans ses mots. C’est, au plus profond, être atteint dans sa dignité. « Les enfants pauvres n’existent pas, les gens n’ont pas envie de les voir », lâche ainsi Brocéliande, au début de ce film qui conte l’histoire d’un grand gâchis collectif pour ces adultes de demain. Car la pauvreté, on le comprend à travers ces témoignages, n’est pas qu’une question d’argent. Elle touche aussi à l’éducation, à la santé, à l’estime de soi. De fait, ses conséquences s’immiscent dans tous les recoins de la vie de ces jeunes : les relations entre filles et garçons, la taille du cercle amical, la trajectoire scolaire, etc. 

Subir la honte et les moqueries
« À la fin du mois, quand t’ouvres le frigo, y a que de la lumière ! » s’amuse Sofia. À 13 ans, dans son foyer d’ATD Quart Monde de la région parisienne où elle vit avec sa mère et son petit frère, elle semble s’accommoder de tout. Mais son histoire est pourtant celle d’une dégringolade : le divorce des parents, précédé du licenciement de son père, puis la dépression de la mère qui dit, dans un sanglot : « Ce sont des années d’enfance perdues qui ne se rattraperont jamais. » De son côté, Jassim, 17 ans, vit en Moselle chez ses parents avec sa sœur. La cécité de son père empêche la famille de compter sur son salaire et ils doivent faire avec environ 1 200 euros par mois. Pour ce passionné de handball, cela veut dire, par exemple, aller aux entraînements « avec des chaussures complètement usées ». En d’autres termes, subir la honte et les moqueries. 

Autre parcours, celui de Benjamin, 15 ans, qui vit une relation fusionnelle avec sa mère, autrefois fraiseuse dans une usine de fabrication de pièces mécaniques pour camions et aujourd’hui en invalidité. « On n’a pas l’argent pour acheter des cadeaux, donc je suis obligé de refuser les invitations aux anniversaires. À force, plus personne ne m’invite. Le dernier auquel je suis allé, ça devait être vers 6 ans », dit-il. Et il ajoute : « L’argent, ça sert à créer de l’amitié. » Quant à Brocéliande, 21 ans, elle raconte que, petite, elle fouillait dans les poubelles avec son père, marginal et alcoolique. Aujourd’hui, elle est orpheline et tente de construire sa vie en tant qu’aide à domicile, soutenue par son éducatrice qui lui apprend à gérer son argent, elle qui adore le dépenser dans les tatouages. 

« Une voie scolaire qu’on n’apprécie pas »
Qu’ils vivent en région parisienne ou en province, ces jeunes ont un point commun : tous ont un parcours scolaire chaotique. Ainsi, une seule chose semble mettre Sofia en colère : avoir été orientée en classe spécialisée, « alors que je suis comme les autres ! » Tout comme Sofia, Jassim en veut lui aussi au système scolaire. « Être pauvre, c’est être mis dans une voie scolaire qu’on n’apprécie pas », dit-il. Après deux ans en bac pro maintenance des équipements industriels, il s’est aujourd’hui réorienté avec bonheur vers la vente. Mais il observe : « Je dois mettre quatre fois plus d’énergie qu’une personne aisée pour trouver un stage. Les autres ont les contacts, l’argent, les mots. » Benjamin, lui, étudie désormais l’hôtellerie et la restauration en alternance. À la fin du film, il découvre l’internat où il partira étudier : des chambres claires, spacieuses, impeccables ! Il s’y projette déjà. La réaction est plus mitigée pour sa mère, qui devra vivre séparée de lui durant la semaine. Son angoisse concerne aussi le prix de la scolarité, hors de portée de son allocation adulte handicapée… Heureusement, une bourse y pourvoit. Sinon, cela aurait été impossible. 

Système à la dérive
Au-delà du parcours scolaire, il y a bien sûr le quotidien : les visites au Secours populaire dont on ne parle pas aux copains, les astuces pour draguer les filles en se faisant appeler Louis (c’est Jassim qui raconte), les chaussures qui ne sont pas de marque et qui valent des quolibets (Sofia), les comptes que l’on fait et refait sans cesse, et l’angoisse qui pointe le bout de son nez dès le 15 du mois. Il y a aussi la tentation de la délinquance (« Mon père m’a dit “Tu m’as déçu” et c’est ce qui m’a sauvé », confie Jassim). Et il y a, hélas, un système qui ne sait pas accompagner ces jeunes. Brocéliande, placée à 11 ans en foyer puis en famille d’accueil, a dû se débrouiller seule à 21 ans, la prise en charge de l’Aide sociale à l’enfance s’arrêtant à cet âge. « J’ai réussi à trouver un logement, dit-elle, mais beaucoup sont à la rue. » Le témoignage de la mère de Sofia est lui aussi terrible, lorsqu’elle raconte avoir dû faire face à une invasion de punaises de lit : « Nous avons dû jeter tous les meubles, les enfants ne dormaient plus, ils n’allaient à l’école que l’après-midi »… Car il faut de l’argent pour se payer un fumigène, puis refaire la peinture, racheter des meubles… « Voilà aussi ce qu’est la précarité, dit-elle. Ne pas avoir les moyens d’éradiquer une infiltration de punaises de lit. » 

Le film d’Andrea Rawlins-Gaston s’ouvre sur un discours d’Emmanuel Macron, citant Saint-Exupéry (à moins que ce ne soit Gilbert Cesbron) : « Il y a dans chaque enfant né dans une famille pauvre un Mozart qu’on assassine. » C’était en 2018, lors de la présentation du plan de lutte contre la pauvreté. Pour sa part, Jacques Toubon, qui fut défenseur des droits de 2014 à 2020, s’est exprimé en ces termes, à l’issue d’une projection en avant-première : « Ce film montre que la pauvreté est un obstacle majeur à l’expression et à la participation des personnes pauvres et en particulier des enfants. » Et il ajoutait : « Il est précieux parce qu’il porte cette parole et oblige la société à y répondre. » On ne saurait mieux dire.  

L’Enfance avant tout, le mercredi en deuxième partie de soirée

Cet été, France 2 propose L’Enfance avant tout, un nouveau rendez-vous documentaire chaque mercredi en deuxième partie de soirée. Cette thématique réunit une collection de films unitaires qui portent un regard aiguisé autour de l’enfance. 

En chiffres

  • En France, 1 enfant sur 5 est pauvre, soit 3 millions de mineurs dont la famille vit sous le seuil de pauvreté avec moins de 2 155 euros par mois pour un couple avec deux enfants.
  • En classe adaptée SEGPA, 9 élèves sur 10 sont issus des milieux populaires.
  • 1 famille monoparentale sur 3 est pauvre.
  • Dans les quartiers prioritaires, 2 enfants sur 5 n’ont pas d’activités extrascolaires.
  • 7 bénéficiaires de l’aide alimentaire sur 10 ont des enfants.
  • Les ouvriers ont un risque de maladie professionnelle 39 fois plus élevé que les cadres.
  • 4 millions de personnes souffrent du mal-logement en France.
  • Dans les hôtels sociaux, 1 bénéficiaire sur 5 est un enfant.
  • 4 enfants placés sur 5 sont issus de familles précaires.
  • En zone urbaine sensible, les jeunes souffrent deux fois plus d’illettrisme.
  • Les enfants et les adolescents sont les premières victimes de la pauvreté.

Gosses de France

Documentaire (70 min – 2018) – Réalisation Andrea Rawlins-Gaston et Caroline Le Hello – Production Capa Presse, avec la participation de France Télévisions

Gosses de France est diffusé mardi 10 août à 23.05 sur France 2
Le documentaire est à voir et revoir sur france.tv

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