« Gaz de Lacq, le goût du soufre » : un scandale sanitaire étouffé ?

C’est l’histoire d’une réussite industrielle, mais aussi d’un scandale sanitaire. Depuis soixante ans, Lacq, le plus grand gisement de gaz naturel du pays, a contribué à l’indépendance énergétique de la France. Mais si les habitants de la région ont bénéficié de cette prospérité, ils n’ont pas tardé à découvrir qu’ils en payaient le prix fort. Aujourd’hui, ils ont décidé de briser le silence en tentant de mettre chacun face à ses responsabilités. À voir sur France 3, jeudi à 23.15.

« Gaz de Lacq, le goût du soufre »
« Gaz de Lacq, le goût du soufre ». © Point du Jour

En 2019, une plainte contre x est déposée au tribunal de grande instance à Paris : pour pollution et mise en danger d’autrui dans le bassin de Lacq. Le long de la plaine du gave de Pau, au pied des Pyrénées, le gisement de gaz de Lacq, découvert en 1953, est devenu le symbole des Trente Glorieuses. Important bassin d’emploi, il est le fleuron de l’industrie pétrochimique française, montré en exemple aux officiels étrangers en visite. Pourtant, les premières études mettent déjà en évidence la proportion élevée de rejets toxiques dans l’air – dioxyde de soufre – et alertent sur les dangers encourus par la population. Dans un pays en pleine reconstruction, à la recherche de son indépendance énergétique, le choix est vite fait et la menace n’a cessé d’être minimisée par les industriels du site autant que par les services de l’État et les autorités de santé. Plus de soixante ans après sa mise en exploitation, pour les associations de riverains et de salariés, qui travaillent sur le second plus grand complexe chimique français, l’heure des comptes a sonné.

C’est à l’aube des années 2000 qu’une « étude géographique du risque sanitaire autour du site industriel de Lacq : de 1968 à 1998 » fait surface de manière confidentielle. Cathy Soubles (association Sepanso) la soumet à des épidémiologistes, qui identifient un taux de cancers supérieur à la moyenne nationale dans les villages proches, surtout chez les jeunes, avec une prévalence des cancers respiratoires. À Mourenx, la ville construite en même temps que le bassin industriel qui emploie 7 000 habitants, les médecins s’étonnent : « On avait été un peu choqués en 2015 d’avoir les résultats d’une étude qui datait de 2002 », se souvient le Dr Marie-Christine Ballasque. Celle-ci pointe également l’augmentation des maladies neurodégénératives, maladie de Parkinson chez les jeunes, sclérose en plaques…

Gaz de Lacq, le goût du soufre
« Gaz de Lacq, le goût du soufre ».
© INA

« Quand on avait ces brûlures dans la gorge, se rappelle ce couple d’agriculteurs à Arance, on était sûrs que le lendemain tous les pacages étaient cramés et que les vignes étaient brûlées. C’était terrible, le bétail n’avait plus rien à bouffer. » À l’époque des Trente Glorieuses, les industriels ne sont pas avares de larges compensations financières et offrent beaucoup de cadeaux aux habitants, tout en soutenant que « les populations des villages environnants ne risquent absolument rien » ! Pourtant, le masque à gaz est obligatoire dans les écoles. Pendant plus de cinquante ans, 70 milliards de mètres cubes de gaz soufré sont extraits, tandis que l’on continue à distribuer des masques à gaz aux populations. Le plein emploi et les bons salaires sont des arguments choc brandis par la société qui a pris le nom de Total.

En 2013, l’exploitation commerciale du gaz de Lacq est abandonnée au profit de l’exploitation industrielle du soufre. Cette nouvelle industrie chimique entraîne l’apparition de nouvelles molécules, d’odeurs inconnues et de nouveaux symptômes… Pour rassurer la population, les industriels développent un réseau de « nez » afin d’identifier les molécules : collaborateurs et riverains formés pour identifier le type d’odeurs, jusqu’à permettre aux exploitants de mieux connaître la nature des produits émis dans l’atmosphère. Des méthodes qui ne font plus illusion : « Il faut qu’on prouve le lien entre les émanations et les effets pathologiques, s’insurge Gilles Cassou, riverain et employé de Total. Et en plus, la majorité des maires manque d’empathie et de reconnaissance du problème ! Leur comportement est inadmissible. »

L’entreprise Arkema, premier groupe de chimie en Europe, est suspectée de dépasser les normes autorisées pour un puissant neurotoxique cancérigène, et l’objet de mises en demeure régulières en 2011. Le directeur d’Arkema, Hervé Brouder, s’en défend : « Nous respectons bien évidemment toutes les réglementations en matière de sécurité ou de rejets environnementaux… Cette ceinture industrielle qui nous permet de contrôler n’a pas dû être activée une seule fois. »

« Gaz de Lacq, le goût du soufre ».
Thibault Moncade, ex-sous-traitant, qui souffre d'une sclérose en plaques
© Point du Jour

Pourtant, certains luttent depuis des années pour obtenir une reconnaissance de leur maladie professionnelle. Thibault Moncade est un ex-pelliste pour un sous-traitant de Total qui a travaillé pendant plus de douze ans sur le site du bassin de Lacq. Aujourd’hui, il a développé une sclérose en plaques. Longtemps il a souffert de nausées et de migraines, avant de tomber malade : « Personne n’avait conscience de tout ce qu’il y avait dans cette boue (de forage)… Moi je faisais confiance à mon employeur. Jamais je n’ai pu imaginer qu’on puisse nous cacher qu’on était exposés à des produits aussi pourris, surtout que lui le savait ! » Sa pathologie n’a pas été retenue par la médecine du travail lorsqu’il a été licencié en mai 2015. Depuis, il n’a cessé de se battre et de saisir tous les tribunaux possibles pour exiger la liste des composants chimiques auxquels il a été exposé. « Ils ne veulent donner cette fiche ni à moi ni à mes collègues. Il y a bien une raison, s’ils ne veulent pas la donner… Indirectement, même si j’étais salarié d’un sous-traitant, on attaque Total ! »

Cibles des critiques, industriels et élus ont créé une commission de suivi de site (CSS) qui donne aux riverains et aux associations trois fois par an l’occasion de les rencontrer pour un « dialogue serein et garantir de la transparence », explique Jean-Pierre Dubreuil, son directeur. « Le but étant de rassurer les gens en étant factuel et en essayant de donner des réponses scientifiques. » Patrick Mauboules, de l’association Sepanso, ancien salarié de Total, n’est pas revenu de la réponse du directeur d’Arkema à sa question sur le traitement des terres polluées : « On a fait des études, en 2013 de mémoire, qui ont montré que sur un plan de technicité, on saurait faire, mais, économiquement, ce n’est pas viable… Si vous demandez à l’industriel de s’orienter vers un traitement de ces eaux, eh bien, il met la clé sous la porte. Vous n’allez pas demander à un industriel d’investir à perte ? » Chrystèle Alviset, d’une association de riverains, prestataire de services sur le bassin de Lacq, est consternée : « Ils n’ont aucune solution à apporter à l’heure actuelle. C’est peut-être à nous de trouver les solutions. On marche sur la tête ! »
Les recours contre la justice commencent pourtant à prendre effet. La plainte déposée en 2015 contre la Sobegi vient d’être déclarée recevable et, pour la première fois, un espoir semble naître pour les plaignants…

Gaz de Lacq, le goût du soufre

Documentaire (52 min - 2020) - Réalisation Thibault Férié - Production Point du Jour, avec la participation de France Télévisions 

Diffusion dans La Ligne bleue jeudi 5 novembre à 23.15 sur France 3
Gaz de Lacq, le goût du soufre est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 03 novembre 2020
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