Gaudiopolis ou les enfants au pouvoir

Le documentaire de Frédéric Tonolli « 1945, la république des enfants perdus » revient sur l’histoire méconnue de Gábor Sztehlo, pasteur luthérien qui sauva deux mille Hongrois des nazis et fut à l’origine de la république d’enfants de Gaudiopolis à Budapest. Dans « La Case du siècle » sur France 5, dimanche à 22.35.

La république des enfants perdus
« 1945, la république des enfants perdus ». © Frédéric Tonolli

Etelka Aczél, Andor Andrási, Éva Bán, István Boskovits, Nóra Elöd, Bálint Füzéki, etc. Chaque année, le 28 mai, de paisibles octogénaires se réunissent dans un cimetière de Budapest pour honorer la mémoire de celui qu’ils appellent encore Gábor bácsi, « Petit Père Gábor », l’homme qui leur sauva la vie, leur donna asile, les éduqua et les guida vers l’âge adulte. László Keveházi, l’ancien adolescent vagabond, aujourd’hui prêtre, lui doit même d’avoir été… Premier ministre de la république de Gaudiopolis !
En mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie, pourtant alliée fidèle du régime nazi. Hitler soupçonne en effet l’amiral Horthy de négocier une paix séparée avec les Alliés et lui reproche sa trop grande permissivité dans le traitement de la « question juive ». À quelques mois de la défaite allemande, la situation des 700 000 juifs de Hongrie bascule brutalement. Tandis que les nazis regroupent et déportent environ 440 000 personnes, les fascistes hongrois des Croix fléchées se livrent à des massacres sur les rives du Danube. C’est dans ce contexte qu’un petit pasteur luthérien reçoit pour mission de son Église de sauver les enfants chrétiens d’origine juive et les enfants juifs convertis au christianisme.
Gábor Sztehlo ira bien au-delà de ce qu’on attend de lui : avec le soutien de la Croix-Rouge, de l’association du Bon-Pasteur et de diplomates suisses et suédois, avec de l’argent emprunté à des amis, il met en place une véritable organisation clandestine qui achète des maisons, baptise en urgence et sans distinction, et gère une trentaine de foyers où plus de mille enfants, quelques mères et une centaine d’adultes munis de faux certificats et de fausses identités trouvent refuge. Face aux persécutions nazies, puis bientôt face à l’offensive lancée contre la Hongrie par l’Armée rouge qui abat sur Budapest un déluge de feu et de fer. Au total, on estime que deux mille personnes auraient été ainsi sauvées.

Naissance de la Cité de la joie

Dans les décombres de la guerre, les familles se reforment comme elles le peuvent mais de nombreux gamins, orphelins, livrés à eux-mêmes, errent dans les ruines en mendiant de quoi manger. Au printemps 45, Sztehlo embarque une bande d’entre eux jusqu’à la vaste propriété des Weiss, de riches industriels juifs de ses amis, qui ont fui la Hongrie et ont mis leur demeure à sa disposition. Ce sera Gaudiopolis, la Cité de la joie, un refuge ouvert sans aucune distinction aux orphelins juifs, convertis, chrétiens, sans religion… Des enfants éclopés, confus, traumatisés, auxquels ce pasteur indocile et indépendant, en délicatesse avec son Église, rétif aux idées d’ordre et de hiérarchie, va enseigner la solidarité, la confiance en soi, la tolérance et l’esprit de famille. Jusqu’à faire germer dans leurs esprits le désir de créer rien de moins qu’une république dotée de sa Constitution, de ses ministres, de ses journaux, de sa monnaie (indexée sur le prix d’un ticket de tramway) !
La vie quotidienne de cette communauté de 250 enfants et d’une cinquantaine d’adultes a de quoi laisser rêveur, dans un pays qui sort à peine d’une dictature fasciste. Pédagogie nouvelle inspirée de Platon et de Rousseau, soirées cinéma, débats… la liberté religieuse est la règle, la parole est libre et tout doit être source de discussions et de réflexions. Gaudiopolis compte quatre journaux, qui publient de la poésie, de la critique, des dessins satiriques et qui attireront l’attention des artistes et des écrivains de Budapest par leur qualité. Certes, le progressisme de la jeune république a ses limites : les filles n’ont pas de droits, mais au moins leur enseigne-t-on l’esprit de révolte puisqu’elles vont jusqu’à organiser une fronde politique. Dont on aurait aimé voir les résultats. Malheureusement, et sans surprise, le régime communiste, installé au pouvoir en août 1949, ne pouvait tolérer bien longtemps cette fabrique de citoyens libres, autonomes et critiques. L’aventure s’achève en janvier 1951, Sztehlo refusant de plier devant la décision de l’État de nationaliser l’orphelinat et de faire de lui un fonctionnaire. Après l’écrasement de la révolte de 1956 par les chars soviétiques, « Petit Père Gábor » prend le chemin de l’exil : une paroisse dans les montagnes suisses où il meurt en 1974, sans avoir revu son pays.

VIDÉO. Bande-annonce

 

© Frédéric Tonolli
« 1945, la république des enfants perdus ».
© Pitch TV

1945, la république des enfants perdus

Budapest, 1945. Dans les décombres de la capitale hongroise dévastée par la guerre, le pasteur Sztehlo accueille des orphelins dans une vaste bâtisse, sur les hauteurs de Buda. Environ 300 jeunes, de 4 à 18 ans, arrivent de tous les horizons car ils ont entendu parler de Gaudiopolis, cette « Cité de la joie ». Il n’y a rien à manger mais Sztehlo a une idée : laisser les enfants créer une république. L’expérience cessera en 1951, avec l’instauration d’un régime stalinien en Hongrie.

Documentaire (France - 52 min - 2019) - Réalisation Frédéric Tonolli - Narration Céline Sallette - Production Pitch TV, avec la participation de France Télévisions et d’Histoire TV, avec le soutien de CNC, de la Procirep et de l’Angoa, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, de la Fondation Rothschild

Diffusé dans La Case du siècle dimanche 8 novembre à 22.35 sur France 5
1945, la république des enfants perdus est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 06 novembre 2020
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