Élections départementales et régionales : interview de Sitianlati Daroussi, journaliste à Mayotte La 1ère

Sitianlati Daroussi, journaliste à Mayotte La 1ère.
Sitianlati Daroussi, journaliste à Mayotte La 1ère. © FTV

Quelle est la situation actuelle au niveau économique et social à Mayotte et quels sont les enjeux politiques de ce scrutin ? 
Sitianlati Daroussi : Avant la crise sanitaire, il y a une année, la situation n’était pas reluisante. L’économie locale connaît des difficultés suite aux nombreux mouvements de grève qui impactent la circulation. 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. 28 % des personnes en âge de travailler sont au chômage. La situation économique et sociale est des plus compliquées. 3 000 emplois ont été perdus (Insee : mars 2021) à cause du confinement 2020.
Toutefois, il y a ce paradoxe mahorais : en même temps que tout semble aller mal, il y a une lueur d’espoir. En effet, en 2020, malgré la crise covid, lors de laquelle des entreprises ont mis la clé sous la porte, le nombre de créations d’entreprises a augmenté, selon le dernier bulletin publié par l’Insee. Plus 33 % de créations par rapport à 2019, soit 1 353 entreprises créées. Le département de Mayotte, pour la deuxième année consécutive, est le territoire le plus dynamique en termes de créations d’entreprises en France ; c’était déjà le cas en 2019. Autre point à souligner, ces créations font la part belle aux entreprises sous format sociétaire et sont donc plus structurées. Jusqu’à présent, celles dites « individuelles » étaient préférées. Autre point à souligner, alors que chaque année les femmes caracolaient en tête en tant que créatrices d’entreprises, elles deviennent minoritaires à 46 %. Des femmes qui entreprennent surtout dans le domaine de la santé humaine, du commerce et des services aux particuliers.

Pour ce qui est des enjeux politiques ?
S. D. : C’est un scrutin qui coïncide avec les 10 ans de la départementalisation de Mayotte. Autant dire que les enjeux sont importants. Ces dernières années, de nombreux dossiers et projets ont été annoncés, mais dans la pratique rien n’a abouti. Comme le contournement de Mamoudzou, la problématique de l’eau, l’économie, l’aménagement du territoire ou encore le projet de transport urbain mené par la Communauté d’agglomération Dembeni-Mamoudzou (Cadema) et fortement soutenu par le département mais qui est toujours en suspens. Le début des travaux a été maintes fois repoussé. Selon nos informations, ce projet serait plus dans le couloir de la mort que dans les starting-blocks. Ce scrutin est primordial dans le sens où, désormais, la population veut voir aboutir les projets, surtout ceux dont on nous vante les bienfaits depuis des décennies. 

Pouvez-vous nous dresser un rapide état des lieux des forces en présence ?
S. D. : À Mayotte, c’est souvent on reprend les mêmes et on recommence. Avec ces élections départementales, parmi les candidats, il y a des personnalités connues des Mahorais pour avoir déjà été des élus, dans les communes, au département, dans les syndicats mixtes. Si on veut parler en termes de partis politiques, on peut dire que les LR sont en tête d’affiche. Mais on retrouve aussi des partis comme le Modem, le PS, la REM, qui n’a pas investi de candidats en tant que tels officiellement mais en soutient certains, le Rassemblement national, qui a investi un candidat à M’tsamboro dans le nord de Mayotte, le Parti social mahorais et l’UDI. Si, sur le papier, ces partis présentent ou soutiennent des candidats, dans la pratique, seuls les LR ont officiellement investi des binômes ; 9 binômes sur les 13 cantons de l’île, dont 5 en coalition avec des mouvements partenaires. 
Toutefois, de nombreux mouvements politiques qui n’ont pas de relais en métropole mais qui sont ancrés ici jouent les trouble-fêtes. On peut prendre l’exemple du MDM, le parti « historique », dans le combat Mayotte française, qui arrive à rassembler beaucoup d’électeurs mais se noie dans des luttes intestines. Cette année, de nouveaux mouvements ont émergé dans le paysage politique, comme LTA-Le Temps d’Agir ou encore Maore Solidaire. On peut résumer en disant qu’il y a autant de mouvements que de candidats.
Une seule chose est sûre, pour cette élection, le siège du président du conseil départemental de Mayotte, occupé pour le moment par Soibahadine Ibrahim Ramadani (qui ne se représente pas), est très convoité. Deux candidats sont déjà en campagne pour le siège, à savoir le député LR Mansour Kamardine et Issa Issa Abdou, l’actuel vice-président (MDM) en charge du social. Mais d’autres convoiteraient le fauteuil en coulisses ; les tractations seraient en cours alors même que le premier tour n’a pas encore eu lieu.

Quelles sont les attentes des Mahorais ?
S. D. : Le constat est terrible pour les Mahorais : en dix ans, rien ou presque n’a été fait. Il y a eu des rattrapages dans certains domaines, mais il faut les poursuivre, notamment en matière d’action sociale. Le constat est plus que mitigé. Les Mahorais veulent des élus capables de tenir tête à l’État, de lui dire non et de penser le développement de Mayotte. Ils attendent enfin des mesures concrètes, tant au niveau du développement économique que de l’action sociale, une meilleure santé et l’alignement des minimas sociaux, qui sont en deçà de ce qui se fait en métropole ou dans les autres DOM. Une question revient souvent, c’est celle de la sécurité. En effet, même si cela reste une mission régalienne de l’État, cette problématique reste l’urgence pour les Mahorais.
De nombreuses consultations et missions ont été menées sur ce territoire pour connaître les problématiques et les freins qui empêchent ou réduisent à néant tout développement. Et, à chaque revendication des Mahorais, une nouvelle consultation ou étude est annoncée. Par exemple : la dernière en date pour un projet de loi Mayotte. Beaucoup s’interrogent sur l’intérêt, la pertinence et le timing de la mise en place des « consultations » menées tambour battant par le préfet ces dernières semaines. « Un nouveau projet de loi, pour quoi faire à moins d’un an de la présidentielle ? De qui se moque-t-on ? » entend-on en ce moment. Le fait que les consultations se fassent durant cette campagne laissent perplexes bon nombre d’acteurs.

Mayotte La 1ère est en première ligne pour assurer la couverture de cette élection, quel est le dispositif déployé ?
S. D. : 
C’est un dispositif à 360 degrés qui est proposé par Mayotte La 1ère. Le projet de couverture, localement mené par le rédacteur en chef Toufaïli Andjilani, tend à donner la possibilité à tous les candidats de s’exprimer. Pour rappel, il y a au total 74 binômes. Pour qu’ils puissent tous passer à l’antenne et exposer les grandes lignes de leur projet, des débats et des entretiens ont lieu tous les jours, du lundi au vendredi, sur les antennes de la chaîne publique du territoire. 360 degrés parce que les trois antennes – télé, radio et Internet – sont mobilisées.
Au total, ce sont 74 pour Zakwéli, l’entretien de 10 minutes dans la matinale (diffusée en radio filmée) pour tous les binômes ; 24 pour Place publique à la mi-journée en radio filmée et où les candidats débattent et répondent également aux questions des Mahorais en direct ; et puis à 20.00, chaque soir, Kala Oi Dala (émission diffusée en télé et Facebook live) où, d’ici le 1er tour, 20 débats seront menés. En plus de ces émissions, des rubriques, des focus alimentent chaque jour les différentes éditions en télé et radio. C’est toute la rédaction « commune » (radio, tété et numérique) qui est mobilisée pour ce scrutin. Et, comme pour les dernières municipales, la cellule numérique joue un rôle important dans le relais des émissions, des chroniques et des focus. Elle chapeaute également la carte interactive où le public peut à tout moment trouver une info sur tel ou tel canton, ou une info sur tel binôme, par exemple le passage dans une émission précise. C’est un travail en coordination des trois antennes pour être au plus près des Mahorais et de ce moment démocratique. Le but étant de leur faire découvrir les candidats et qu’ils puissent in fine faire leur choix.

Quel sera votre rôle au sein de ce dispositif ?
S. D. : Pour ce scrutin, le rédacteur en chef m’a confié l’émission de débat Kala Oi Dala. Les 20 débats sont enregistrés dans les conditions du direct à 15.00 et diffusés le jour même à 20.00, heure de Mayotte, en télé et sur Internet. Mon rôle est donc de faire en sorte que les candidats nous exposent au mieux leur projet, mais d’essayer également de les faire sortir de leur « zone de confort » afin qu’ils expliquent clairement ce qui est concrètement faisable en six ans et ce qui ne le sera pas. Quelles priorités voient-ils pour Mayotte ? Créer le débat entre eux, qu’ils confrontent leurs projets. Comment vont-ils faire « autrement » pour un vrai changement, car ils nous parlent tous de changement…
Et puis j’animerai aussi la soirée électorale du 1er tour le 20 juin prochain. Un programme chargé mais passionnant, puisqu’on assiste de l’intérieur à un événement important pour un département. J’ai pourtant animé les débats et soirées électorales en radio en 2017, 2018 et 2020, mais je n’ai pas la sensation de me répéter. Cela reste toujours différent. Déjà au regard du nombre des candidats. Par exemple, dans le canton de Dzaoudzi, seuls deux binômes se présentent, mais jusqu’à dix dans le canton de Mamoudzou-3. Mais aussi par rapport au contexte.
On fait deux émissions de « Kala Oi Dala » pour un canton où les binômes sont plus de cinq, par exemple le canton de Sada Boueni (neuf binômes). Mais on tient le rythme et, d’ici au 15 juin pour l’émission que j’anime, on aura entendu et vu tous les candidats (2 fois 74 candidats). Pour les autres émissions, c’est jusqu’au 17 juin. C’est assez soutenu comme rythme, mais il faut le faire.

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Publié le 03 juin 2021
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