« Cyrano de Bergerac » à la Comédie-Française : nouveau nez

C’est l’une des œuvres théâtrales françaises les plus populaires depuis sa création en 1897. Pourtant, avec la mise en scène proposée en 2006 par Denis Podalydès, la pièce de Rostand faisait son retour dans le répertoire de la Comédie-Française après une trentaine d’années d’absence. Succès public et critique, et triomphe à la cérémonie des Molières ! Dimanche 3 mai à 20.50 dans « Au théâtre chez soi » sur France 5.

Il l’a avoué lui-même : longtemps, Denis Podalydès a dédaigné Cyrano de Bergerac. Enfant, il était passé à côté. Plus tard, il n’y vit que « boursouflure, célébration cocardière et claironnante d’une France éternelle ». Et puis, il y eut la révélation et l’éblouissement du film de Jean-Paul Rappeneau (1990) où il découvrit « un rêve de théâtre total », qui semblait cependant réglé et achevé une fois pour toutes, comme si c’était le cinéma qui avait accompli totalement le destin imaginé pour sa pièce par Edmond Rostand.
Rien à ajouter ? C’était compter sans son vieux complice Michel Vuillermoz, rencontré au Conservatoire, compagnon des premiers films de Bruno Podalydès, frère de Denis (Versailles, rive gauche, Dieu seul me voit), et de l’aventure théâtrale d’André le Magnifique et qui intégrait la troupe du Français en 2003. Le metteur en scène russe Piotr Fomenko, qui les dirige tous deux la même année dans La Forêt d’Alexandre Ostrovski, convainc Denis Podalydès qu’il a sous la main un comédien ayant l’étoffe de Cyrano et qu’il doit se lancer dans l’aventure.
C’était compter, surtout, sans cet amour fou du théâtre, jusque dans sa mécanique même, qui habite Denis Podalydès et dont il a trouvé l’écho chez Rostand. (Jules Renard ne disait-il pas avec un brin de perfidie à propos de son ami : « Il aime le théâtre jusque dans ses odeurs d’urinoir » ?) Car Cyrano est tout à la fois un hymne au théâtre, une poupée gigogne contenant tous les styles dramatiques – « opéra bouffe, tragédie, drame romantique, poésie symboliste, farce moliéresque » – et une géniale récapitulation qui vient achever autant que célébrer une longue tradition théâtrale, à l’image de cet alexandrin poussé jusque dans ses derniers retranchements, au bord de l’explosion, et qui ne s’en remettra jamais. Un grand et inclassable classique, surtout, à la fois monstrueux et fragile, comme son personnage éponyme, à la fois national et populaire, illustrant un certain tempérament français où se mêlent exaltation de l’amour romantique, goût du panache, célébration de l’art oratoire, éloge de la gastronomie, aspiration libertaire à une vie héroïque…

N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,

Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !


C’était donc l’occasion rêvée pour Denis Podalydès de faire de ce Cyrano une machine à faire jouer la troupe et tous les rouages du Théâtre-Français, à mettre en scène ses artifices, ses effets, et même ses coulisses. « Avec Eric Ruf [qui signe les décors et interpréta Christian en 2006, avant que Loïc Corbery lui succède], nous voulions que le spectacle sorte du ventre de notre théâtre : des caves, des greniers, des cintres, de dessous. » À l’opposé du réalisme, que le cinéma offrait au Cyrano de Rappeneau, celui de Podalydès, avec ses costumes (signés Christian Lacroix) hésitant entre XVIIe et XIXe siècle, sa Roxane (Françoise Gillard) qui vole dans les airs, ses comédiens qui, sans jamais tenter de le cacher, enchaînent des rôles différents, ses décors qui se transforment à vue, est résolument du côté de l’illusion et de l’onirisme, du conte et du merveilleux. Il est aussi du côté de la mélancolie, c’est un chaudron fumant qui exhale à la fin comme un éloge de l’échec. Et pas seulement celui de Cyrano, perdant magnifique, cousin de Don Quichotte, qui aura tout manqué, « qui fut tout et qui ne fut rien » : comme le souligne le metteur en scène, rien ne se passe, au fond, pas même la nuit d’amour de Roxane et de Christian. Et les personnages meurent tous dans un théâtre vide après avoir poursuivi des chimères et être passés à côté les uns des autres…

Christophe Kechroud-Gibassier

Voir aussi : Tous les dimanches soir, sur France 5, la Comédie-Française s’invite dans « Au théâtre chez soi ».

Cyrano

Pièce d’Edmond Rostand - Mise en scène Denis Podalydès - Réalisation Dominique Thiel - Production Comédie-Française - Représentation publique filmée à la Comédie-Française (salle Richelieu) pour une retransmission en direct avec Pathé Live le 4 juillet 2017 
Avec Véronique Vella (Tire-Laine, Cadet, la Duègne, une sœur), Sylvia Bergé (la marquise, un enfant, un poète, un cadet, une précieuse, Mère Marguerite), Bruno Raffaelli (Ragueneau), Alain Lenglet (Lignière, un cadet), Françoise Gillard (Roxane), Laurent Natrella (Carbon de Castel-Jaloux, Jodelet, un précieux), Michel Vuillermoz (Cyrano de Bergerac), Christian Gonon (Valvert, un cuisinier, un poète, un musicien, un cadet), Julie Sicard (Lise, Sœur Claire), Loïc Corbery (Christian), Christian Hecq (Cuigy, un cadet, un précieux), Nicolas Lormeau (Montfleury, un pâtissier, un cadet, un précieux), Gilles David (le bourgeois, un poète, le capucin, un cadet), Stéphane Varupenne (Le Bret), Nâzim Boudjenah (le cavalier, Bellerose, le mousquetaire, un cadet), Claire de La Rüe du Can (la bouquetière, un cadet, un musicien, Sœur Marthe), Didier Sandre (de Guiche), Julien Frison (le marquis, l’apprenti, un cadet, un précieux). Et les comédiens de la promotion 2016-2017 de l’académie de la Comédie-Française : Marina Cappe (le jeune homme, un aide de camp), Amaranta Kun (une précieuse, un cadet), Axel Mandron (Flanquin, un cadet, un pâtissier).

Avec panache, seul contre tous, Cyrano de Bergerac, poète et bretteur impénitent, se bat avec l’épée et avec les mots, suscitant la crainte ou la sympathie mais forçant l’admiration, notamment celle de Roxane, sa cousine, dont il est amoureux en secret. Tout comme l’est le jeune Christian, aussi beau que Cyrano, affligé d’un nez proéminent, est laid. Les deux hommes, que le destin fera amis, s’allient dans un stratagème où les mots de l’un prononcés par l’autre remplissent bientôt leur office : Roxane s’éprend de Christian...

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

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