« Chasser le démon gay »

Comme Mathew Shurka, Jordan Kramer ou Lucas Greenfield, des milliers de jeunes Américains sont victimes chaque année de « thérapies » visant à modifier leur orientation sexuelle et leur identité. Sans résultat mais avec des conséquences dramatiques. « Tu deviendras hétéro, mon fils » : un documentaire glaçant de Caroline Benarrosh, suivi d’un débat animé par Marina Carrère d’Encausse dans « Le Monde en face », mardi à 20.50 sur France 5.

« Tu deviendras hétéro, mon fils »
« Tu deviendras hétéro, mon fils ». © Tohubuhu Films / Falabracks

Le rêve américain, décidément, ne cesse de virer au cauchemar. Les États-Unis, patrie de la liberté individuelle ? À voir. Près d’un tiers des jeunes Américains se définissant comme LGBT affirment avoir été l’objet de tentatives de changement de leur orientation sexuelle de la part de leur famille. Dans une Amérique tenaillée par le conformisme social, le puritanisme et le poids des Églises – avec leur imaginaire nourri de lutte contre le démon, de grâce divine et de rédemption –, par les images associées de la déviance, du crime et de la déchéance, ou encore par le fantasme de la contagion, où le gay a remplacé le communiste, la découverte ou l’annonce de l’orientation sexuelle pas tout à fait « straight » d’un adolescent fait parfois l’effet d’une bombe. Face au désarroi, voire à la panique suscités dans les familles par le spectre de l’homosexualité – au mieux, un vice, au pire une maladie mentale –, des cabinets spécialisés dans les thérapies dites de conversion se sont opportunément multipliés dans tout le pays. Avec, pour tout viatique, de simplistes et obsolètes théories pseudo-scientifiques invalidées depuis des lustres – tout viendrait d’un traumatisme de l’enfance : le viol par le père, le poids écrasant d’une mère castratrice –, ces officines proposent de réparer ce qui ne fonctionne pas. Jordan Kramer a ainsi dû subir devant ses parents d’humiliants interrogatoires visant à établir qu’il avait été abusé par son père. Mathew Shurka s’est vu interdire pendant trois ans d’adresser la parole à sa mère. Cela pourrait presque prêter à rire si les conséquences – à défaut de résultats – n’étaient si dramatiques : victimes durablement déboussolées, sinon traumatisées, dépressions, suicides, familles réduites en miettes, adolescents ou jeunes adultes finalement jetés à la rue (ils seraient 300 000 chaque année, dit-on).
Mais encore ne s’agit-il que de la partie la plus visible du cauchemar. Il y a pire. En dehors des villes, à l’abri des regards et des pouvoirs publics, des organisations religieuses ont ouvert des camps de réorientation sexuelle où la « thérapie » ne se contente pas de mots et a recours à des méthodes non seulement grotesques mais aussi cruelles, sinon criminelles : lecture de la Bible, exorcismes, mauvais traitements, violences, tortures et enfin abus sexuels. C’est l’enfer qu’a vécu Lucas Greenfield pendant quatre ans, en Virginie, en Géorgie et finalement à Mobile en Alabama, où l’établissement de la Saving Youth Foundation, malgré une timide enquête soucieuse de ne pas heurter les religieux, a fini par être fermé, tandis que plusieurs de ses responsables étaient condamnés à de lourdes peines de prison.

Une contre-offensive ultra-conservatrice ?

Il s’agissait rien moins que de « chasser le démon gay ». Et c’est aussi le credo de la très médiatique pasteure Janet Boynes – qui se met en scène comme lesbienne toxicomane repentie –, pour qui il s’agit bien d’un « combat spirituel contre les forces obscures de Satan ». La guerre, on le voit, est déclarée. Et Lucas, Mathew et Jordan ont décidé de se battre. Le premier souhaite devenir travailleur social, les deux autres militent pour l’interdiction des thérapies de conversion aux États-Unis et la reconnaissance de leurs victimes. Dans un rapport de 2018, le William Institute estimait leur nombre à 700 000. Et avançait que 20 000 jeunes Américains étaient susceptibles d’être adressés à des « thérapeutes », 57 000 à des « conseillers religieux ». Malgré l’ampleur du phénomène, les témoignages accablants, les condamnations pénales, les déclarations publiques de leaders religieux progressistes, seuls 18 États ont basculé en faveur de l’interdiction. On est encore loin du compte. Mais au cœur du problème. Car il est pratiquement impossible aux États-Unis de s’attaquer aux Églises, protégées par le premier amendement de la Constitution qui défend le libre exercice de la religion. Or, « selon la Bible, la conduite homosexuelle est un péché », plaide Peter Sprigg, l’un des leaders de la plus puissante organisation chrétienne, le Family Research Council (fort de soutiens aux plus hauts échelons de l’État, le vice-président Mike Pence, par exemple). Dans ces conditions, comment contester aux pasteurs, rabbins et prêtres toute latitude pour pratiquer la thérapie de conversion ? Mais, comme le suggère le journaliste Wayne Besen, au-delà de ce qui semble un cas d’intolérance rétrograde à l’égard de sexualités jugées déviantes, n’a-t-on pas affaire à une contre-offensive ultra-conservatrice ? « Il n’y a pas de loi, poursuit Peter Sprigg, qui puisse empêcher la lutte contre une attraction non souhaitée pour le même sexe. Les parents ont le droit de poser des normes ». Jusqu’à la maltraitance ? Et que dira-t-on quand les religieux contesteront les politiques publiques en matière de santé ou d’éducation au nom du libre exercice de la religion ?

Après la diffusion du documentaire, Marina Carrère d’Encausse proposera un débat avec quatre invités :
Benoît Berthe, témoin, victime de thérapies de conversion
Laurence Vanceunebrock-Mialon, députée LREM de l’Allier, auteure d’une proposition de loi interdisant les thérapies de conversion
Jean-Loup Adénor, coauteur de Dieu est amour
• Véronique Godet, coprésidente de SOS Homophobie


Tu deviendras hétéro, mon fils

Documentaire (70 min - 2020 - inédit) - Réalisation Caroline Benarrosh - Production Tohubuhu Films et Falabracks, avec la participation de France Télévisions, du CNC, de la Procirep et de l’Angoa

Tu deviendras hétéro, mon fils est diffusé dans Le Monde en face mardi 8 septembre à 20.50 sur France 5
À voir et revoir sur france.tv

Publié le 07 septembre 2020
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