Bumidom, un inaccessible eldorado

Français de La Réunion, de la Martinique ou de la Guadeloupe, ils ont en commun d’avoir connu « l’ère » du Bumidom. Sous couvert de promesse d’une vie meilleure, ce bureau des migrations des départements d’Outre-mer déplaça des centaines de milliers de Français pour alimenter la métropole en salariés peu qualifiés. Un documentaire revient sur cette histoire édifiante en donnant la parole aux « déplacés » du Bumidom. À découvrir ce dimanche à 22.40 sur France 5.

« Bumidom, des Français venus d'outre-mer ». © Temps Noir

Que savons-nous de ce bureau des migrations des départements d’Outre-mer ? En avons-nous seulement un jour entendu parler ? Existe-t-il même un seul manuel scolaire évoquant ces pages, qui possèdent leur part sombre, de notre histoire postcoloniale ?
En soixante minutes, la réalisatrice Jackie Bastide donne la parole à ceux qui ont choisi et vécu cette migration vers la métropole, persuadés à l’époque qu’elle était synonyme d’espoir et de vie meilleure. Soixante minutes pour se forger un avis sur ce qu’Aimé Césaire qualifiait de « génocide par substitution ».

Bimidom, bimidom ou vol nout bann frer (Bumidom, Bumidom, tu nous voles nos frères),

Bimidom, bimidom ramas pa manter (Bumidom, Bumidom, ne mens pas),

Bimidom, bimidom ou fé mal nout ker (Bumidom, Bumidom, tu fais mal à nos cœurs),

Bimidom, bimidom na kas ton bann fer (Bumidom, Bumidom, nous casserons tes fers). 

 

Extrait de la chanson « Bumidom » de Ziskakan (groupe réunionnais).
Photo de petites filles en train de manger
« Bumidom, des Français venus d'outre-mer ».
© Temps Noir

Une migration forcée

Créé en 1963 par Michel Debré, le Bumidom était censé résoudre les différents problèmes vécus dans les anciennes colonies (chômage, forte natalité, pauvreté...), devenues département d’Outre-mer en 1946. Il réussit surtout à déplacer près de 160 000 personnes en vingt ans, offrant ainsi une main-d’œuvre bon marché à une métropole en manque de bras, sans pour autant apporter de véritables solutions dans les DOM concernés.
« À l’époque, les jeunes Français dénigraient la fonction publique, la majorité des jeunes métropolitains refusaient des emplois aux PTT, à la SCNF, à la RATP et dans les hôpitaux. Donc, on est allé chercher des Français là où ils étaient, à La Réunion et aux Antilles », explique Aimé Techer, un Réunionnais de 66 ans. Comme d’autres, il a cru aux promesses du Bumidom, comme d’autres, il a très vite déchanté : « Pendant que les jeunes filles défilaient, il y avait le public employeur qui était là [et qui] choisissait. Cela m’avait fortement marqué parce que je venais de lire, quelques jours plus tôt, comment on présentait les esclaves. Et c’était exactement la même façon. Cette image me reste encore toujours. » Et Jéronise, une Martiniquaise de 56 ans, de préciser : « Une fois que Bumidom m’a permis de monter sur Paris pour aller travailler comme employée de maison, après [quoi que je fasse], ce n’était plus leur affaireC’est vrai ce que je vous dis. Que je sois clocharde, prostituée…, institutrice, ce n’était plus leur problème. »
Comment dès lors pouvoir dire aux siens qu’on a parcouru 7 000 kilomètres pour être ainsi rabaissé et maintenu dans des tâches subalternes ? Comment leur annoncer qu’on ne peut pas retourner au pays faute de salaire suffisant ? Comment leur avouer que l’eldorado promis par l’État français n’est qu’un mirage ? Combien, en définitive, se sont tus parce qu’ils avaient trop honte d’évoquer avec leur famille ces « années Bumidon » ? Combien, comme Jéronise, réussiront à mettre des mots sur des silences dont beaucoup ont cherché à percer le mystère ?
En écoutant ces différents témoignages ressort le sentiment d’une double peine vécue par ces Français d’Outre-mer durant toutes ces années. À l’image finalement des situations vécues par tous les migrants qui choisissent un jour de tenter leur chance sur une terre promise ; persuadés que l’herbe est plus verte ailleurs, convaincus qu’ils pourront ainsi offrir une meilleure vie à leur famille, et qui se retrouvent finalement malmenés des deux côtés de la frontière.


Édifier une mémoire nationale commune

À partir de janvier, « La Case du siècle » accueillera régulièrement dans sa programmation des documentaires qui permettent de porter un regard neuf sur l’histoire des Outre-mer et ainsi édifier une mémoire nationale commune. Des destins uniques, des moments clefs, des événements méconnus ou encore oubliés, qui ont pourtant joué un rôle dans l'histoire de notre pays. Autant de films et de regards singuliers qui redessinent les contours de notre histoire, une histoire commune où la France hexagonale rencontre cette autre partie d'elle-même pour faire société ensemble, incarnant la grande histoire du pays. Avec cette offre régulière, France Télévisions marque une nouvelle étape de la visibilité des Outre-mer sur ses chaînes nationales. L’opportunité de ré-exposer des films produits par le Pôle Outre-mer avant la mise en production de documentaires inédits tout au long de l’année. 


« La Case du siècle » : Bumidom, des Français venus d’outre-mer

Il est des déportations si douces, qui ciblent si bien leurs populations, qui laissent si peu de traces, que l’on ne songe même plus à les appeler par leur nom… Le transfert massif de population entre les départements d’outre-mer (les DOM ont été créés en 1946) et la métropole, organisé entre 1963 et 1981 par le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), et qui concerna plus de 70 000 personnes, fait partie de celles-là. Une humiliation douce et silencieuse, écho d’une bataille plus sourde et plus profonde qui n’en finit pas de gronder ici et là-bas, qui résonne aujourd’hui encore…

Documentaire (60 min – 2010) – Réalisation Jackie Bastide – Commentaire Audrey Pulvar — Production Temps Noir et Canal Overseas – En association avec France Télévisions – Avec la participation de Planète – Avec le soutien de la région Île-de-France et de l’ACSE - Fonds Images de la diversité

Ce documentaire est diffusé dimanche 10 janvier à 22.40 sur France 5
La Case du siècle : Bumidom, des Français venus d’outre-mer est à voir et revoir sur france.tv

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