« Le Jeu des ombres » : Valère Novarina et Jean Bellorini revisitent le mythe d'Orphée

Le Festival d’Avignon n’a pas eu lieu. « Passage des arts » propose de clôturer cette 74e édition – imaginaire – avec un documentaire qui en recueille les traces, suivi par la diffusion du spectacle de Jean Bellorini d'après Valère Novarina et Monteverdi, initialement prévu dans la cour d'honneur du Palais des papes et finalement enregistré sans public au TNP de Villeurbanne. Entretien avec le metteur en scène qui conjugue ses deux matières de prédilection, le langage et la musique.

« Le Jeu des ombres »
« Le Jeu des ombres » © Pascal Victor / ArtComPress-Opale

Vous avez quitté en janvier dernier la direction du Théâtre Gérard-Philipe (TGP) de Saint-Denis pour prendre celle du Théâtre national populaire (TNP) à Villeurbanne. Ce Jeu des ombres est votre première mise en scène à ce poste et devait être votre premier spectacle présenté dans la cour d’honneur du Palais des papes...
Jean Bellorini
: L’origine de tout, ça a été la cour d’honneur. Parce qu’il y a eu l’invitation qui m’a été faite par l’équipe du Festival d’Avignon, et parce que, très vite, on est habité par les fantômes de ce lieu, par des images, par le désir de proposer une forme de célébration, de fête du théâtre. J’ai eu envie immédiatement d’un spectacle avec beaucoup de musique. Il y a quelques années, j’ai mis en espace l’Orfeo de Claudio Monteverdi dans la basilique de Saint-Denis, et je gardais en tête cet opéra et le mythe d’Orphée, avec l’idée d’y revenir. Par ailleurs, l’un de mes premiers spectacles, il y a une quinzaine d’années, était la mise en scène de L’Opérette imaginaire de Valère Novarina, avec qui j’ai gardé une relation un peu distante, mais constante et fidèle. La musique, le mythe, un grand poète contemporain... C’est le point de départ. J’ai donc demandé à Valère d’écrire un texte pour la cour d’honneur à partir d’une interprétation libre – avec lui, je me doutais qu’elle le serait ! – de l’histoire d’Orphée en lui expliquant que j’allais y mêler des extraits de l’opéra de Monteverdi.

« Le plus grand poète dramatique francophone vivant » : cela revient souvent quand on évoque Valère Novarina. Mais encore ? Vous, comment le présenteriez-vous ?
J.B. : Un auteur à la fois très exigeant et extrêmement populaire, entre le cirque et la métaphysique. Je crois que l’on a besoin de ça, aujourd’hui : la hauteur d’une langue française riche, puissante, polyphonique, pleine d’onomatopées ; un parler sonore, singulier, proche parfois d’un patois, que l’on a envie d’écouter, de dire, de chanter ; avec cette âpreté aussi qui fait sentir le rocher, la nature derrière, l’artisanat, le crayon qui vient de l’arbre – je ne sais pas comment dire cela autrement. Il ne faut surtout pas que cette langue apparaisse comme cérébrale, intellectuelle et froide, elle est au contraire joyeuse, charnelle, vivante et ludique. Le plus grand poète français d’aujourd’hui ? Je le crois. Mais, pour moi, l’enjeu de ce spectacle est de rendre hommage à sa dimension populaire, à travers son appropriation d’une histoire et de questions universelles. Les personnages de Novarina sont comme des dévissés de la vie, pris dans des interrogations sur l’existence : pourquoi on respire ? Pourquoi on est là ? Qu’y a-t-il après la vie ? Et après la mort ? Quelle trace laissons-nous ? Est-ce qu’on laisse même une trace ? Et tout cela avec une immense ironie et une force comique absolument unique.

A-t-il écrit sous votre impulsion ? À votre intention ?
J.B.
: Il n’a pas répondu à une commande, il s’est d’abord reconnu dans cette intuition que je lui proposais – mêler le mythe et la musique – et qui rejoignait ce qu’il cherche depuis quarante ans, ensuite il a fait comme il aurait fait pour lui-même. D’ailleurs, il écrit sans se soucier du nombre ou de la personnalité des acteurs. C’était un acte très libre, nous communiquions régulièrement, mais il disait que c’était comme si chacun était enfermé dans sa cellule. Chacun savait ce que l’autre faisait, mais on ne le faisait pas ensemble. Ma seule condition, au fond, était qu’il écrive un texte assez court. Il ne l’a pas vraiment respectée, mais il m’a donné l’autorisation d’agencer le texte à ma guise et d’en extraire des morceaux choisis.

« Faire des paroles de théâtre, c’est préparer la piste où ça va danser, mettre les obstacles, les haies sur la cendrée, en sachant bien qu’il n’y a que les danseurs, les sauteurs, les acteurs qui sont beaux… Hé les acteurs, les actoresses, ça brame, ça appelle, ça désire vos corps ! C’est rien d’autre que le désir du corps de l’acteur qui pousse à écrire pour le théâtre. Est-ce qu’on l’entend ? Ce que j’attendais, ce qui me poussait ? Que l’acteur vienne remplir mon texte troué, danser dedans. [...]

Le théâtre n’est pas une antenne culturelle pour la diffusion orale des littératures, mais l’endroit où refaire matériellement la parole mourir des corps. L’acteur, c’est l’mort qui parle, c’est son défunt qui m’apparaît ! »

Valère Novarina, Le Théâtre des paroles, P.O.L., 1989.

Ce n’est pas un auteur qui impose des contraintes à la mise en scène...
J.B.
: Absolument pas. Bien entendu, il m’a fait confiance. Mais, plus largement, il n’y a pas, je crois, chez lui, de vision prédéfinie de quoi que ce soit. L’acte théâtral est de l’ordre de l’embrasement, de la combustion. On dit les mots et, tout à coup, quelque chose advient qui nous échappe. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour que l’auteur, les acteurs, les spectateurs se rencontrent, que cela crée une étincelle, que cela s’enflamme pour produire... on ne sait pas très bien quoi. Cette notion d’indéfini, c’est d’elle que procède le mystère du langage. Entre une parole prononcée et une parole entendue, il y a un écart, un raté, d’où naît la nécessité de s’expliquer davantage. Ce mal entendu, ce pas entendu de manière définitive et claire, c’est ce qui fait accéder le théâtre à une dimension spirituelle, et même, je crois, chez Novarina, à une dimension métaphysique et verticale.

Novarina a écrit avoir « toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie », ou encore « une science d’ignorance ».
J.B.
: J’aime aussi ce mot de lui : « La parole est en avant de la pensée. » C’est ce qui nous a guidés à travers un texte qui est porteur à la fois d’un sens profond et d’une musique poétique immense. Si l’on privilégie la forme musicale de l’écriture, on en perd parfois de vue le sens, et il manque ; si on révèle trop le sens, cela écrase la dimension poétique. Cet équilibre, c’est tout le travail de la mise en scène : essayer de faire s’enflammer les images autant que les mots, le sensible autant que le sens.

Cette mise en scène, justement, imaginée pour la cour d’honneur, que lui est-il arrivé après l’annulation de la représentation ?
J.B.: Ce grand espace vide de la cour d’honneur, avec au-dessus seulement le ciel et les étoiles, a participé du premier élan de la mise en scène. Quand la décision d’annuler le Festival s’est imposée, j’ai hésité : fallait-il désormais utiliser tout l’espace de la salle du TNP, ses cintres, sa machinerie ? Finalement, non. J’ai eu envie de garder cette idée d’un théâtre pauvre, à la limite de l’installation – dans tous les lieux où nous jouerons, ce sera une cage de scène vide et mise à nu –, gardant peut-être la trace impalpable du lieu où les choses auraient dû commencer, les pierres de la cour d’honneur, cet espace un peu sacré... qu’il ne faut pas fétichiser non plus. Valère le dit très bien : quand il écrivait pour la cour d’honneur, il ne pensait pas au mur de pierres mais à ce qu’il appelle le « mur humain ». Ce mur humain, on le trouve dans la plupart des théâtres en France. Et c’est là-dessus qu’il faut travailler pour rester un peu positif.

« Le Jeu des ombres »
« Le Jeu des ombres »
© Pascal Victor/ArtComPress-Opale

Et puis, il y a cet enregistrement, réalisé sans public, au TNP, qui sera diffusé sur France 5. Comment l’avez-vous envisagé ? Comme une trace ? Une version possible de ce spectacle ?
J.B. : D’abord, cela a été pour nous une chance et une aide. Au mois de mai, j’ai pris deux décisions : celle d’annoncer que nous rouvririons le TNP au public en septembre – en espérant que cela puisse se faire dans de bonnes conditions – et celle de reprendre les répétitions du Jeu des ombres. Mais en vue de quoi ? On sait que les acteurs ont une sorte d’horloge biologique tendue vers la première. La première, c’est la rencontre avec le public, l’acte qui cristallise un spectacle, qui le fait advenir. Sans cela, on pourrait continuer encore et encore à répéter, tout changer, tout le temps, ça tournerait à vide, ça ne rimerait à rien. Décider d’enregistrer le spectacle pour la télévision, c’était se dire : bon, il n’y aura pas de vraie première mais il y aura ce film, et toutes les répétitions sont tendues vers ce but qui, certes, n’a rien à voir avec une véritable rencontre avec les spectateurs d’un théâtre – celle-ci aura lieu en octobre dans le cadre de la Semaine d’art à Avignon – mais qui préserve quand même le sens de cette entreprise. Nous avons évidemment pu travailler de façon différente que pour une captation classique : il n’y a pas de spectateurs que l’on craindrait de déranger, et on ne fait pas non plus semblant de jouer devant du public. En ce sens, je crois qu’il faut parler d’un véritable film de télévision plutôt que d’un spectacle filmé, d’une version particulière du Jeu des ombres, avec des variations, des choix, des intensités, différents de ce qui aura lieu sur une scène de théâtre.

Vous avez la particularité de signer la lumière de vos spectacles. Vous avez même dit : « C’est ma seule façon de mettre en scène. » Est-ce que cela vous a préparé à cet exercice de mise en scène pour la télévision ?
J.B.
: Je conçois l’acte de création théâtrale de mes spectacles comme un travail collectif. Les auteurs de cette création sont les acteurs, ce sont eux qui proposent, qui improvisent. En tant que metteur en scène, je suis d’abord le premier spectateur, celui qui rend compte de ce qu’il voit. C’est seulement au moment où je crée la lumière que je peux être plus directif. Effectivement, le travail que je fais avec le réalisateur du film prolonge cette approche. Je crée la lumière en pensant aux axes, aux angles, en choisissant de mettre en valeur un arrière-plan ou un gros plan, en privilégiant un rapport plus intime ou plus puissant à la caméra. La mise en scène commence pour moi par la mise en espace et la mise en regard. Bien sûr, cela serait plus simple avec une langue plus fictionnelle, plus psychologique, mais c’est réellement un défi magnifique : mettre en scène de la musique.

Ce texte qui parle d’enfermement et du monde des morts a été percuté par un contexte particulier. Vous en êtes-vous soucié ? Avez-vous tenté de vous en protéger ?
J.B.
: Je ne crois pas tellement que les artistes soient vraiment conscients de ces choses, ni même qu’ils doivent s’en préoccuper. C’est sans doute pour cette raison qu’on a pu dire que je ne faisais pas un théâtre politique. De façon appuyée, revendiquée, c’est certain. Mais je crois que c’est tout de même faux. Ce qui me semble plus important et plus juste, c’est que les artistes, par leur sincérité, permettent à leurs gestes d’entrer en résonance avec le monde, d’y faire écho. Mais ce n’est pas de l’ordre de l’intention. À aucun moment, en répétitions, nous ne faisons référence à ce que nous avons vécu récemment, en tout cas de manière consciente. Quand on travaille sur une pièce, on se coltine un texte, des mots, on n’est pas là pour tirer des fils trop directs. Ce serait lourd et manichéen de prétendre que les Enfers, ce sont les mois que nous venons de vivre. Mais le texte de Novarina parle aussi d’enfermement – dans un lieu, dans un corps –, de l’impossibilité de communiquer vraiment avec l’autre, de la nécessité de chanter, parce que c’est ce qui nous sauve. Évidemment, ça résonne avec tout ce qui vient de nous traverser, il y a de l’inconscient, ça fuse, et ça fusera sans doute encore davantage chez les spectateurs. La force du mythe d’Orphée, c’est de fonctionner comme métaphore. Et comme énigme : pourquoi se retourne-t-il sur son amour alors qu’il sait qu’il va la perdre à jamais ? Il y a autant de réponses que d’individus. Pour ma part, il est clair que je revendique un Orphée amoureux, passionné, contre un Orphée « sanitaire » qui aurait pris soin de ne pas se retourner pour laisser vivre l’autre plus longtemps... mais si mal.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

 

« Beaucoup de gens très intelligents aujourd’hui, très informés, qui éclairent le lecteur, lui disent où il faut aller, où va le progrès, ce qu’il faut penser, où poser les pieds ; je me vois plutôt comme celui qui lui bande les yeux, comme un qui a été doué d’ignorance et qui voudrait l’offrir à ceux qui en savent trop.
» Un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée : quelqu’un qui a été doué d’un manque, quelqu’un qui a reçu quelque chose en moins.
» Je continue, je quitte ma langue, je passe aux actes, je chante tout, j’émets sans cesse des figures humaines, je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas où je vais, mais j’y vais très méthodiquement, très calmement : pas du tout en théoricien éclairé mais en écrivain pratiquant, en m’appuyant sur une méthode, un acquis moral, un endurcissement, en partant des exercices et non de la technique ou des procédés, en menant les exercices jusqu’à l’épuisement : crises organisées, dépenses calculées, peinture dans le temps, écriture sans fin. »

Valère Novarina 

VIDÉO. Répétitions du « Jeu des ombres » au Théâtre national populaire de Villeurbanne


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Documentaire – 52 minutes – Réalisation Jérémie Cuvillier – Production La Compagnie des Indes

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« Le Jeu des ombres »
« Le Jeu des ombres »
© Pascal Victor/ArtComPress-Opale

23.20 : Le Jeu des ombres

Une pièce de Valère Novarina – 135 minutes - Mise en scène Jean Bellorini - Collaboration artistique à la mise en scène Thierry Thieû Niang et Mélodie-Amy Wallet - Musique extraite de l’Orfeo de Claudio Monteverdi - Compositions originales Sébastien Trouvé, Jérémie Poirier-Quinot, Jean Bellorini, Clément Griffault - Scénographie Jean Bellorini et Véronique Chazal - Lumière Jean Bellorini et Luc Muscillo - Costumes Macha Makeïeff - Coiffures et maquillages Cécile Kretschmar - Vidéo Léo Rossi-Roth - Production déléguée Théâtre national populaire / Théâtre national de Marseille - La Criée - Coproduction ExtraPôle Provence-Alpes-Côte d’Azur, Festival d’Avignon, Grand Théâtre de Provence-Aix-en-Provence, Théâtre de Carouge, ThéâtredelaCité-CDN Toulouse Occitanie, Les Gémeaux-Scène Nationale-Sceaux, anthéa-Antipolis Théâtre d’Antibes, Théâtre Gérard-Philipe - centre dramatique de Saint-Denis, Le Quai – CDN Angers Pays de la Loire, Scène nationale du Sud-Aquitain, MC2 : Grenoble, Scène nationale Châteauvallon-Liberté - Enregistré au Théâtre national populaire à Villeurbane en juillet 2020 - Réalisation Julien Condemine – Production La Compagnie des Indes

Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Hélène Patarot, Marc Plas, Aliénor Feix, Ulrich Verdoni et Anthony Caillet (euphonium), Clément Griffault (piano), Barbara Le Liepvre (violoncelle), Benoît Prisset (percussions) 

Le spectacle était initialement programmé dans la cour d'honneur du Palais des papes et aurait dû constituer l'un des moments très importants du festival 2020. Le Jeu des ombres sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans la langue exubérante de Valère Novarina, dialoguant avec les grands thèmes musicaux de l’opéra Orfeo, de Claudio Monteverdi. 

Diffusé dans Passage des arts le 25 juillet à partir de 22.25 sur France 5
À revoir sur france.tv

Publié le 22 juillet 2020
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