Aux petits soins

Quelques mois dans la vie d’une poignée d’élèves infirmières et infirmiers en banlieue parisienne. En 2018, Nicolas Philibert signait un beau documentaire poétique et politique sur la beauté, la douceur et la fragilité de l’apprentissage du soin médical. Jeudi à 22.55 sur France 3.

« De chaque instant »
« De chaque instant »
© Archipel 35 / France 3 Cinéma / Longride

D’abord les gestes. Ceux qu’on accomplit sur un mannequin : le massage cardiaque, la piqûre (sous-cutanée, on pince la peau ; intramusculaire, on la tend) ; ceux qu’on accomplit sur soi (se laver soigneusement les mains, sans oublier le moindre centimètre carré) ; ceux qu’on accomplit sur les autres : placer un camarade sur un brancard, prendre sa tension... Et c’est une belle entrée en matière pour un film qui se propose de donner à voir « l’enfance de l’art », tout « ce que le temps et l’expérience finissent par rendre imperceptible (...), les mille et un détails que la dextérité a progressivement effacés » (1). Pour l’heure, il y a encore de la gêne, de la concentration, de la maladresse, du jeu, des rires...
L’Œuvre de la Croix Saint-Simon, à Montreuil (93) – établissement privé et laïc, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser – est l’un des 330 Instituts de formation en soins infirmiers qui préparent chaque année en France  environ 30 000 élèves (12 % d’hommes) au diplôme d’État. La formation s’étend sur six semestres et alterne la théorie et le réel — un stage par semestre dans tous les types de situations. C’est là que Nicolas Philibert a installé sa caméra et, vingt-cinq ans après Le Pays des sourds, quinze ans après Être et avoir, renoué avec l’un de ses grands thèmes d’inspiration : l’apprentissage.

Depuis un moment, je tournais autour de cette idée, quand la providence m’a envoyé faire des repérages : en janvier 2016, une embolie m’a conduit tout droit aux urgences puis dans un service de soins intensifs. Ça a été le déclic. Une fois requinqué, j’ai décidé de faire ce film, en hommage aux personnels soignants, en particulier aux infirmières et infirmiers.

Nicolas Philibert

La manière, elle, est toujours reconnaissable : l’empathie, l’humour, la gravité, l’absence de mise en scène et de commentaires, une présence discrète qui n’essaie pas pour autant de s’effacer (« Je filme à découvert, dans une présence affirmée au filmé. Parfois, quand les gens font mine de ne pas vous voir, cela se voit justement un peu trop. Alors, je leur dis “Faites comme si j’étais là !” »). La forme de De chaque instant – trois « mouvements » quasi musicaux et crescendo, ponctués par des citations du poète Yves Bonnefoy – épouse tout naturellement celle de son objet : « L’idée de filmer des cours et des TP, de suivre quelques élèves en stage et de recueillir des récits de stage était présente dès l’origine du projet. Avec les cours, on est encore dans le virtuel, la théorie. On est dans la “fiction” : les patients n’existent que sur le papier. Avec les TP, on s’entraîne sur des mannequins, parfois sur un autre élève, voire sur un comédien, mais on reste à distance. L’arrivée en stage, c’est la rencontre avec le réel : avec de vrais patients, avec la maladie, la souffrance, la fin de vie parfois. Le choc est souvent assez rude, et pour beaucoup d’élèves, c’est une mise à l’épreuve. Le seul fait de devoir toucher un corps ne va pas de soi. Il peut mettre mal à l’aise, éveiller de l’angoisse. Mais c’est aussi la rencontre avec la réalité économique, le manque de moyens, les sous-effectifs, le stress, l’accroissement du nombre des tâches, les tensions qui pèsent sur tel ou tel service… Rendement oblige, les beaux principes qu’on leur a inculqués à l’école, fondés sur l’écoute et l’attention aux patients, sont vite mis à mal. D’où l’importance, dans la troisième partie du film, de ces “retours de stages”, ces échanges institués avec les formateurs, au cours desquels les étudiants pourraient commencer à “élaborer” à partir de l’écart entre leurs aspirations et cette confrontation au réel, exprimer leur ressenti, évoquer ce que produit en eux la rencontre avec la maladie, avec tel patient, telle pathologie, tel type de soins, tel geste technique. Moments d’autant plus précieux aujourd’hui que le monde du soin, de plus en plus inféodé au management, au “performatif”, ne semble plus guère se soucier du ressenti des soignants, alors qu’on sait pourtant que la qualité des soins repose pour une large part sur l’élaboration qu’ils peuvent en faire, sur la possibilité de mettre en paroles, de mettre à distance leur vécu émotionnel. »

(1) Citations extraites de l’entretien avec le réalisateur publié dans le dossier de presse réalisé à l’occasion de la sortie du film au cinéma.

VIDÉO. bande-annonce

 

« De chaque instant »

Chaque année, elles sont des dizaines de milliers à se lancer dans les études qui leur permettront de devenir infirmières. Admises au sein d’un Institut de formation en soins infirmiers, elles vont partager leur temps entre cours théoriques, exercices pratiques et stages sur le terrain. Un parcours intense et difficile, au cours duquel elles devront acquérir un grand nombre de connaissances, maîtriser de nombreux gestes techniques et se préparer à endosser de lourdes responsabilités. Ce film retrace les hauts et les bas d’un apprentissage qui va les confronter très tôt, souvent très jeunes, à la fragilité humaine, à la souffrance, à la maladie, aux fêlures des âmes et des corps. C’est pourquoi il nous parle de nous, de notre humanité.

Documentaire (France, 2018) – 110 minutes – Réalisation Nicolas Philibert – Coproduction Archipel 35, France 3 cinéma, Longride – Avec la participation de Ciné +, France Télévisions, Les Films du Losange, Doc & Film International, Blaq Out / Univers Ciné – Avec le soutien de la Région Île-de-France et du CNC Programme Europe Créative MEDIA de l’Union Européenne

Diffusé sur France 3 jeudi 3 décembre à 22.55
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 01 décembre 2020
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