Joanna Scanlan

Joanna Scanlan

Quelle a été votre réaction en obtenant le rôle de Vivienne Deering ?

Un mouvement de panique ! Mon agent m’avait fait parvenir les scénarios : "Voici un rôle qui te correspond…" À la lecture, je n’ai pas du tout été de son avis : Vivienne Deering est bien trop grande pour moi ! Je suis plus souvent habituée à des personnages en retrait, qui font profil bas et, là, ce commandant est tout l’inverse : frontale, fonceuse, forte tête. Je craignais qu’elle ne fasse pas partie de mon répertoire et j’imaginais que, de toute façon, la production préfèrerait une actrice plus connue… Mais, le temps passant, mon agent insistait et insistait. "Passe au moins un essai". J’ai fini par accepter sans conviction et… j’ai eu le rôle ! Comme quoi, mon agent me connaît mieux que moi-même.

Comment vous êtes-vous approprié ce rôle "trop grand" ?

Il faut d’abord se faire aux dialogues : tout un travail ! Paul Abbott n’écrit vraiment pas comme tout le monde. Ses mots, parfaitement pesés, ont quelque chose d’à la fois poétique et urbain, sans jamais avoir l’air d’être "surécrits". Regardez les interrogatoires : chaque mot compte et, délicatement, finit par donner sens à la scène, à la structurer. En plus, souvent, Paul Abbott ajoute un élément un peu… bizarre ! Par exemple, une de mes séquences préférées est celle de la discussion, en voiture, entre Vivienne et Dinah. Elles sont à l’arrêt, en pleine campagne et, sans déflorer l’intrigue, elles prennent une décision moralement contestable et qui ne sera pas sans conséquence. La conversation est tendue, nerveuse, éprouvante. Et soudain, il y a ce poney qui passe la tête par la fenêtre ouverte. En soi, sa présence incongrue fait retomber la tension. Mais surtout, implicitement, les deux femmes voient dans le poney une figure paternelle qui, pour Vivienne, représente une forme de conscience morale. Tout est très subtil, un brin surréaliste sans jamais quitter la réalité concrète, terre à terre à laquelle les deux femmes sont confrontées. Pour une actrice, une telle matière est passionnante mais nécessite beaucoup de répétition. Peu à peu, j’ai compris que le plus efficace était de "jouer" le moins possible, de laisser les dialogues parler pour eux-mêmes, par eux-mêmes, tels quels, sans fioritures.

No Offence fait la part belle aux femmes…

Je n’y vois pas une dimension politique ni militante. Vivienne n’est pas féministe. Elle n’en a pas après les hommes. Simplement, elle est consciente de son pouvoir féminin – c’est-à-dire de ce que son pouvoir a de spécifiquement féminin. J’en reviens aux femmes de mon enfance : des figures matriarcales, issues des classes populaires, au caractère bien trempé. En ce sens, Vivienne est plutôt vieux jeu…

Qu’attendez-vous de la diffusion de la série en France ?

Je suis curieuse de l’accueil que le public français va nous réserver. No Offence a tout de même quelque chose de très anglais. Est-ce que vous y serez réceptifs ? En revanche, je ne doute pas que, une fois que la série vous aura accrochés, il sera impossible de la lâcher. Je me suis surprise, moi qui n’aime pas du tout me revoir à l’écran, à regarder No Offence de bout en bout lors de sa diffusion. Chaque semaine, à 9 heures tapantes, je branchais Channel 4 pour connaître la suite de l’intrigue – alors que, bon, je la connais tout de même par cœur, l’intrigue !

Professeur d’art dramatique pendant de longues années, Joanna Scanlan a débuté sa carrière professionnelle à 30 ans passés. Aperçue au cinéma aux côtés de Scarlett Johansson (La Jeune fille à la perle, Deux sœurs pour un roi) ou de Ralph Fiennes (The Invisible Woman, encore inédit en France), elle se fait surtout remarquer à la télévision anglaise pour ses rôles comiques (The Thick of It). Elle est également scénariste de la série à succès de BBC 4, Getting On.

Titre libre

"Le rôle d'une vie"

Elaine Cassidy

Elaine Cassidy

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de No Offence ?

Une grande excitation et une grande fierté. Paul Abbott est un des rares scénaristes dont le grand public connaît le nom. On attend toujours avec impatience sa prochaine création, un peu comme une rock star dont on guetterait le nouveau disque. No Offence est le dernier album de Paul Abbott et… je joue dedans ! Ensuite, c’est là que le travail commence. Car on ne peut pas se contenter d’une seule lecture quand on reçoit le scénario. L’écriture est si dense, si unique, et les intrigues si complexes qu’il faut y revenir plusieurs fois, lentement, patiemment, pour bien s’en imprégner. Le rythme est tellement soutenu qu’on peut craindre de perdre des informations en cours de route. C’est d’ailleurs ce qui fait tout le charme et toute la force de cette série : sa façon de respecter l’intelligence du spectateur. Le public n’est pas infantilisé comme dans tant d’autres séries, où il est littéralement nourri à la petite cuillère, dialogue après dialogue. Là, les épisodes filent à toute allure, mais Paul Abbott fait toujours en sorte que le public suive l’intrigue.

Les dialogues en eux-mêmes sont riches et complexes. Comment vous les êtes-vous appropriés ?

D’abord, il faut savoir que, basée à Manchester, la série reprend beaucoup de codes du Lancashire – ne serait-ce que l’accent typique du coin, qu’il m’a fallu ingérer. Mon mari (l’acteur Stephen Lord, qui a joué dans Shameless, NDLR) vient de cette partie de l’Angleterre, donc je n’étais pas totalement dépaysée. Ensuite, Paul Abbott a une écriture totalement singulière. On sait, en lisant les scénarios, qu’on est dans un autre monde. Les phrases ont leur rythme, leur logique propres, qui n’ont rien à voir avec tout ce que j’ai pu jouer jusque-là. Les dialogues ont à la fois quelque chose de très terre à terre et d’authentique mais aussi un je-ne-sais-quoi de lyrique, voire de surréaliste. J’ai dû beaucoup les travailler – lire, relire, apprendre, oublier, relire encore – jusqu’à faire disparaître ce travail justement, pour qu’ils sortent le plus naturellement possible et éviter toute forme de caricature ou de sur-jeu.

Comment avez-vous construit votre personnage ?

Le scénario donne quelques indices sur son parcours. Mais il y a toujours des blancs à combler, des petites histoires que je me raconte pour moi-même, qui me nourrissent et que j’intègre afin de jouer ensuite le plus instinctivement possible… Contrairement à la vie réelle où l’on a plutôt tendance à masquer ses défauts, j’aime m’attacher aux points faibles de mes personnages. Ce qu’il y a de frappant chez Dinah, c’est son engagement, littéralement corps et âme, au sein de l’équipe de Deering. Ce qu’elle est dans son travail ne fait qu’un avec ce qu’elle est dans la vie : passionnée, rebelle, combattive, prête à tout, absolue, tête brûlée. La vie n’a pas été juste avec elle (un père violent, une fille qu’elle élève seule). Aussi a-t-elle soif de justice et de réparation pour les autres. Mais cette manière d’agir est certainement une fuite pour ne pas avoir à soigner ses propres blessures. Il y a tant de choses, tant de subtilités, de non-dits, à explorer chez elle.

Quel regard portez-vous sur le caractère féminin de la série ?

Le fait que les trois personnages principaux de No Offence soient des femmes n’est pas quelque chose d’anodin à une époque où la plupart des séries réservent encore les premiers rôles aux hommes. Mais, pour être tout à fait honnête, cet aspect-là n’était pas le plus important pour moi. Je n’ai pas l’habitude de considérer les choses sous l’angle du genre ou du féminisme. Je juge avant tout un projet par rapport à l’écriture et au rôle – et là, j’étais comblée.

 

Découverte en jeune domestique muette aux côtés de Nicole Kidman dans Les Autres d’Alejandro Amenábar, Elaine Cassidy a débuté sa carrière à l’âge de 5 ans. Connue du public anglais pour ses participations aux adaptations littéraires de la BBC, elle a également tenu le rôle principal de la série américaine Harper’s Island.

Titre libre

"M'attacher aux points faibles de mes personnages"

Interview : Paul Abbott

Paul Abbott, créateur de la série

Comment expliqueriez-vous le titre de la série au public francophone ?

Littéralement, "no offence" signifie "pas d’infraction" ou "pas de délit", ce qui est déjà, vous en conviendrez, assez ironique pour une série policière ! Mais surtout, en anglais, il s’agit d’une expression courante pour dire "je ne veux pas vous offenser", expression immanquablement suivie par "mais..." : "je ne veux pas vous offenser… mais… votre tête ne me revient vraiment pas !" On emploie justement "no offence" quand on s’apprête à dire ou faire quelque chose de blessant. Ce titre me plaît beaucoup – j’ai beaucoup ri quand je l’ai trouvé –, car il dit déjà tout ce qu’est la série : sans vouloir vous offenser, vous allez prendre cher !

De fait, No Offence ne ménage ni les personnages ni le spectateur…

Quand, une minute à peine après le début du premier épisode, la tête d’un suspect finit écrasée sous un bus devant l’héroïne passablement éméchée, ça donne une petite idée de l’humour de la série ! Noir, très noir. Mélanger comédie et polar, ce n’est pas une première. Mais il me semble que, souvent, ce mélange tourne à  l’avantage de la comédie et aboutit à quelque chose de caricatural, tendance "slapstick" ou jeux de mots faciles. Mon ambition était plutôt de tirer la comédie noire vers le polar et non l’inverse. J’ai dû veiller à ce que, du point de vue des intrigues policières, la série soit le plus authentique et crédible possible, sans jamais abandonner les traits caustiques. Jusqu’où aller dans l’humour noir ? Jusqu’où aller dans le polar ? L’écriture a supposé une recherche constante et délicate d’équilibre.

Y avait-il de votre part la volonté de vous démarquer des standards de la série policière comique ?

Je consomme beaucoup de séries américaines et anglaises et j’en vois de très bonnes, qui valent vraiment la peine. Mais, de façon instinctive, j’essaie plutôt de repérer ce qui n’a pas encore été fait. Aller où les autres ne sont pas encore allés pour y emmener le public. Une démarche complexe qui demande beaucoup de précision et de respect. Il ne s’agit pas simplement d’être trash ou de jouer la provoc’ en donnant une grosse claque au spectateur – même si No Offence lui en réserve quelques-unes ! –, mais d’user d’empathie et de séduction. Prendre le spectateur par la main plutôt que lui forcer la main.

"Aller où les autres ne sont pas encore allés", dites-vous... D’où le choix de faire la part belle à des personnages féminins aussi inattendus ?

Dès le début de ma carrière, j’ai compris que les femmes étaient le pivot de la série télévisée moderne et que tout scénariste se devait d’écrire de beaux rôles féminins. Il y a tant de grandes actrices qui, passé l’âge de 40 ans, ne trouvent plus de rôles intéressants ! On me demande souvent : "Comment faites-vous pour écrire si bien pour les femmes ?" Mais la vraie question à se poser est : "Pourquoi est-ce que si peu de scénaristes le font ?" No Offence est clairement une série féminine, mais pas dans le sens où elle serait destinée uniquement à un public féminin – comme on le dirait de la presse féminine. Vivienne Deering et Dinah Kowalska sont des femmes avec lesquelles les hommes auraient envie de boire des pintes !

Les intrigues de No Offence décrivent toute la noirceur de la société actuelle, mais vos personnages gardent leur part d’humanité. Faut-il y lire une position morale ?

J’avais envie de montrer des hommes et des femmes qui aiment leur travail et qui le font bien. J’éprouve une véritable tendresse pour les gens qui excellent dans leur métier, aussi difficile et éprouvant soit-il. L’équipe de No Offence est comme une grande famille – un peu comme celle de Shameless – placée sous la houlette de Vivienne Deering, personnage haut en couleur s’il en est. Tout le monde la suit, en confiance. Elle donne le la. Certes, elle n’est pas parfaite, ses méthodes supposent de s’arranger parfois avec la loi, de prendre quelques raccourcis – et, dans le dernier épisode, on voit très clairement le genre de "raccourci" dont il est question ! –, mais elle n’oublie jamais le sens de ce qui est juste, humain. De même, à la fin du premier épisode, quand Dinah Kowalska recueille une victime chez elle, son geste est insensé au regard de sa fonction, mais elle agit instinctivement au nom d’une certaine idée du bien. Je ne veux pas faire la morale - d’abord, ce serait très ennuyeux ; ensuite, on n’a pas le temps pour ça -, mais j’aime l’idée que ces questions-là soient sous-jacentes, que le public puisse s’en emparer, y réfléchir, dormir dessus et rester libre de son propre jugement.

Sens du dialogue ciselé et du rythme, goût pour le politiquement incorrect et les personnages hors normes… Scénariste depuis près de trente ans, Paul Abbott a créé quelques-unes des séries anglaises les plus déjantées et récompensées de ces dernières années, comme Shameless ou Jeux de pouvoir.

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"Tirer la comédie noire vers le polar"