Votre ennemi n’est pas celui que vous croyez

Nouvelles Ecritures, 2013

Cela faisait 15 ans que Karim Ben Khelifa couvrait les conflits en tant que photoreporter. Sur la bande de Gaza, face à une scène comme il en avait probablement déjà capturées des dizaines auparavant, lui est venu le désir de vraiment faire la différence. The Enemy, un projet documentaire en réalité virtuelle et augmentée coproduit par les Nouvelles Ecritures de France Télévisions, en est le résultat.

the enemi

« Dans une salle, deux combattants se font face. Vous êtes au centre. Allez à leur rencontre, écoutez-les évoquer les raisons qui les ont conduit à se battre,à défendre un territoire, une ville, une famille… pour la paix. »

Initialement, cela se cantonnait à du photojournalisme : des portraits d’ennemis. Le tout accompagné d’une même série de six questions, posées inlassablement aux deux opposants : qui est votre ennemi et pourquoi ? Que représente la paix pour vous ? Avez-vous déjà tué un de vos ennemis ? Où vous voyez-vous dans 20 ans ? Ces conflits immémoriaux avaient désormais un visage.

quote trailer

 

Il fallait néanmoins aller plus loin pour que cela ne reste pas lettre morte. L’expérience du terrain, Karim Ben Kalifa l’avait. Palestine, Irak, Afghanistan ou Corée du Nord : il avait couvert tous ces sujets pour des publications prestigieuses comme le Monde, le New York Magazine ou Newsweek. Il voulait maintenant traduire le plus fidèlement possible ce qu’il ressentait sur le terrain dans une expérience aussi vraie que nature. Il fallait aller plus loin que le seul photojournalisme. C’est cette volonté de promotion de la paix qui a justifié le soutien apporté par le Digital News Innovation Fund européen de Google pour notamment le promouvoir dans les régions concernées.

enemy app

Cela explique l’ampleur qu’a pris le projet, co-produit à l’international par France Télévisions, Caméra Lucida, l’ONF, Emissive, le DPT et le soutien du MIT. Ces images de guerre et des souffrances qu’elles engendrent devaient faire bouger les lignes. Elles devaient rendre des fronts lointains bel et bien réels, permettre aux zones de conflits de devenir, indirectement, un outil de réconciliation.

Le choix de technologies immersives s’est rapidement imposé pour ce projet adapté en VR lors d’une exposition itinérante à travers le monde à partir de 2013Les habitants de Tel Aviv, New York, Boston et bientôt du Canada ont pu expérimenter cette installation de 50 minutes équipés d’un casque qui les projetait dans une salle au décor sobre, à mi-chemin entre deux combattants ennemis.

Une installation à la pointe de l’innovation qui mêle pour la première fois VR et reconstruction 3D d’après une captation documentaire sur le terrain. The Enemy fait également appel à l’intelligence artificielle et aux travaux de Fox Harrell, chercheur associé au MIT, pour proposer à chaque visiteur une expérience unique : son comportement, enregistré tout au long de l’expérience, définit l’épilogue qu’il vivra.

ennemis

 

Depuis octobre, l’expérience est déclinée en réalité augmentée sur une app (gratuite et disponible sur iOS et Android ) à l’aide des dernières fonctionnalité de l’AR Kit d’Apple. L’objectif ? Permettre à des ennemis historiques de se faire face et dialoguer en dehors du champ de bataille. Et surtout, proposer au grand public une lecture différente de la guerre : sans jugement, sans remise en cause, tout en donnant la parole à ceux qui d’habitude ne la prennent pas et s’expriment par le seul combat armé.

Techniquement, cela impliquait son lot de difficultés. Les captations ont dû se faire dans des lieux peu accessibles et dangereux pour permettre la numérisation des combattants, dans des conditions loin de celles d’un studio classique.

Ce genre de situation serait tout simplement impossible dans le monde réel. Le dialogue manquant aux conflits entre Israël et Palestine, au Salvador et en République Démocratique du Congo se fera donc virtuellement. Ces causes désincarnées prennent ainsi un visage humain, celui d’un destin individuel pris dans un mouvement qui le dépasse largement.

expérience vr

Pour Ben Khelifa, c’est un moyen de toucher la jeune génération, celle qui pourrait décider prochainement d’aller grossir les rangs des combattants comme l’ont fait les précédentes, nées avec un ennemi prédéfini et pourtant méconnu.

A terme, l’expérience pourrait aller plus loin à l’aide de la neuroscience en relevant puis en interprétant les réactions physiologiques des différents participants. Quel que soit leur parti pris initial, l’empathie suscitée pourrait surprendre parce qu’étant universelle.

 

L'application en réalité augmentée

Démonstration

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