De Gaulle et Roosevelt.
L’administration américaine voit La France Libre d’un mauvais œil et lui préfère Vichy, quelles que soient les conséquences morales de ce choix. De Gaulle ne cède cependant jamais à la tentation d’une intransigeance oublieuse des nécessités de la politique. Lorsque ses relations se tendent avec Londres à cause de rivalités locales, il se tourne vers Washington pour lui offrir son concours. Les aérodromes d’Afrique et ses ressources en homme appuient matériellement ses démarches. Ces tentatives datent d’avant l’entrée en guerre de l’Amérique. Le 19 mai 1941, le Général s’adresse à son proche collaborateur René Pleven : "Etant donné l’attitude presque belligérante des Etats Unis, le moment est venu pour nous d’organiser nos relations avec l’Amérique. Je vous confie personnellement cette mission." Le travail de Pleven doit être discret par rapport à l’Angleterre.
En juin, De Gaulle qui se trouve au Caire, fait porter au consul général des Etats Unis un aide mémoire, qui en insistant sur la situation précaire de l’Angleterre face à une attaque allemande, offre l’Afrique Equatoriale Française, où le gaullisme a triomphé, comme base arrière à l’aviation américaine. La signification de l’acte est double : d’une part le Général fait participer à la guerre un territoire français, afin de mettre « la France dans la guerre », et d’autre part il se pose en interlocuteur indépendant de la première puissance industrielle du monde, il tente de s’imposer comme membre à part entière du « club des Grands ». Le refus de l’offre par Washington est dû également à deux raisons : l’hostilité personnelle de Franklin Roosevelt à de Gaulle et l’espoir de voir Weygand livrer sans combat l’Afrique du Nord à l’armée américaine. Parallèlement à cette diplomatie du court terme, de Gaulle tente avec la mission Pleven d’imposer la France Libre comme gouvernement légitime de la France, aux Etats Unis. Il s’agit de conquérir à la fois l’establishment politique américain et l’opinion publique, c’est-à-dire la presse.
René Pleven est l’homme de la situation. Grand connaisseur des Etats Unis, homme d’affaires et souple négociateur, il atténue l’image de raideur du général De Gaulle. En dépit de la méfiance à l’égard de la France Libre du State Department (ministère des Affaires étrangères) et des diplomates influents que sont Cordell Hull et Summer Welles, Pleven rencontre de la compréhension chez le conseiller présidentiel Henry Morgenthau. Le secrétariat à la Guerre est également sensible à ses arguments. La cause de la France Libre trouve enfin un certain appui médiatique avec le New York Herald Tribune. La mission Pleven aboutit à une triple offre américaine de collaboration sanitaire avec la Croix-Rouge : intégration de Pleven en tant qu’"expert" français à des débats interalliés ; et envoi d’un observateur en Afrique. De Gaulle, méfiant devant le caractère peu politique de l’offre, n’accepte que ce dernier point.
En août 1941, est signée la « Charte de l’Atlantique » entre Roosevelt et Churchill. Le Premier ministre de l’empire britannique doit s’accommoder du caractère formellement anticolonialiste de celle-ci. De Gaulle réagit avec froideur, s’indignant de l’absence de la France à la signature d’un tel accord, et refusant l’idée « d’un non-agrandissement territorial » après la victoire. Pleven continue à marquer des points. Après une conférence de presse du Secrétariat d’Etat Cordell Hull le 5 septembre, favorable à la reconnaissance du mouvement gaulliste, des relations presque officielles avec la France Libre sont envisagées. Le ler octobre, René Pleven est reçu par le ministre d’Etat adjoint Summer Welles qui offre quelques maigres garanties. Le 11 novembre 1941, la France Libre est associée au crédit illimité que représente la loi de « prêt-bail » américaine sur la livraison d’armement. Le colonel Cunnigham et l’ancien ambassadeur en France Laurence Taylor se rendent en AEF comme observateurs américains auprès de l’administration gaulliste. Cela soulève l’indignation de Vichy et de son représentant en Afrique du Nord, Weygand.
Mais le choix de la Maison Blanche reste Vichy, et Pétain bénéficie toujours d’un grand crédit auprès du Président Roosevelt. La révocation de Weygand, les choix nettement pro allemands de Darlan, n’influencent en rien Roosevelt en faveur de De Gaulle. Au contraire, ménager Vichy pour l’amener dans le giron américain reste la ligne de conduite. Les progrès de la mission Pleven sont stoppés lors du rappel de Cunnigham par Washington. L’entrée en guerre des Etats Unis le 7 décembre 1941 ne modifie pas la diplomatie américaine à l’égard de la France. Le 29 janvier, le provichysme de Washington est confirmé par le secrétaire d’Etat Cordell Hull dans un entretien avec Adrien Tixier devenu représentant de De Gaulle à Washington.
Par la suite, aussi bien dans l’affaire d’Afrique du Nord que jusqu’à la mort du président Roosevelt, l’administration américaine fera son possible pour écarter De Gaulle et la France Libre. On a beaucoup parlé de l’anticolonialisme américain et de la méfiance toute démocratique devant le pouvoir personnel du général De Gaulle. Ces éléments ont certes leur rôle à jouer mais il faut peut-être expliquer la méfiance américaine par des intérêts plus immédiatement pragmatiques. Une France rétablie dans sa puissance, associée à la victoire alliée, peut en effet paraître gênante dans le jeu européen des Etats Unis.
Après le débarquement en Normandie, Roosevelt veut imposer l’AMGOT (administration militaire des territoires occupés) en France, ainsi qu’une monnaie en francs... imprimée par le Trésor américain. Autant de projets récuser par le général de Gaulle qui tiendra l’administration américaine en échec et réussira à imposer le gouvernement provisoire de la République Française.
Source : Fondation de la France Libre.